Bergeronnette a dévoué sa vie à l’éducation et y a trouvé beaucoup de plaisir. Elle a commencée comme jeune institutrice en 37 et conclura sa carrière, à sa retraite, comme directrice de maternelle. A la Maison d’enfants de Sèvres, pendant 5 ans, de 1942 à 1947, sous la direction de Goéland, elle a eu l’occasion de vivre une expérience inoubliable, une formation incomparable.
Bergeronnette va enseigner les mathématiques et les sciences aux classes de certificat d’étude, de 6ème, 5ème et 4ème. Les rares troisièmes allaient à l’école de Sèvres. C’était de petits effectifs, une douzaine de gosses par classe. Cela permettait de mettre en place les méthodes nouvelles de Goéland.
La vie était normale malgré les enfants juifs que l’on cachait et les adultes pas tous en situations régulières en cette période de guerre. Les enfants juifs arrivaient là on ne savait pas toujours comment, souvent confiés par diverses associations. « Les pauvres gosses ne retrouveront jamais leurs parents. » Parfois, Monsieur Gombeau (l’économe) allait en chercher ; pour Eva et Renée, ce fut le futur mime Marcel Marceau. Ils n’avaient pas de totem, mais on leur donnait un nom « bien français ». Les enfants juifs furent plus nombreux en 1943, après la rafle du Vel d’Hiv.
Certains adultes étaient en situation régulière, comme Bergeronnette envoyée à la maison par l’éducation nationale, ou Courlis, Cigogne, Croc-Blanc, et Jabiru. Parmi les autres, il y avait les réfractaires du STO, celles dont le père était d’origine étrangère, Colibri et Chamois, des juives, Cigale et Mickey, des syndicalistes, Grillon et Pélican, et un anarchiste, Pingouin, le mari de Goéland.
Après le goûter, les enfants adoraient les ballades dans les bois de Ville d’Avray, Meudon ou Saint-Cloud. Bergeronnette se rappelle les avoir emmenés à Paris et s’être arrêtée avec eux, dans les jardins du Luxembourg, écouter une fanfare allemande. Il fallait une petite dose d’inconscience, avec un bon nombre de petits juifs dans la bande, dont les fausses identités n’auraient pas fait long feu devant la police française ou la gestapo. Les enfants connaissaient les risques mais n’y pensaient pas trop. A la maison, les « illégaux » étaient toujours prêts à fuir par la porte au fond du jardin qui donnait sur la Sente de la Vierge et un chemin qui conduisait alors à une ferme. Cette ferme existe-t-elle encore ? Les autres, restés dans la maison, devaient retenir la police ; ils auraient pu être emmenés par la police ou la gestapo. Tous risquaient gros mais acceptaient ce risque.
Peu de gens dans la Maison savaient tout ce qui s’y passait, Goéland et Pingouin bien sûr, et aussi Monsieur Gombeau, l’économe. On en avait dit un peu à Bergeronnette : elle était une des anciennes, une des fidèles. Elle en avait deviné encore plus mais elle-même ne savait pas tout. L’ignorance protégeait un petit peu. De toutes les personnes qui savaient, une seule a trahi, l’infirmière, qui a dénoncé Pingouin (Roger Hagnauer est juif) et lui seul. De façon surprenante, la police a laissé le temps à Pingouin d’organiser sa fuite*. Bergeronnette se rappelle même que les cuisinières ont eu le temps de lui cuire un rôti et les lingères de lui préparer son trousseau.
Quand on lui demande comment la Maison a pu exister, comment tout cela a pu se passer en pleine guerre, juste à coté de Paris, à la barbe de la police française et allemande, comme les autres, Bergeronnette n’a pas de réponse. Cela tenait peut-être juste à l’enseigne placée au dessus de la porte d’entrée, « Entraide française du Maréchal ». Elle a aussi une anecdote : « On ne s’occupait pas de nous. Un jour, l’Entraide du Maréchal, l’organisation pétainiste dont dépendait la maison, a envoyé quelqu’un, un militaire en civil, un collaborateur certainement. Il a fait une brève inspection qui s’est bien passée. Puis il a voulu que les enfants chantent « Maréchal nous voilà ». Ce n’était pas l’habitude de la maison et les enfants ne connaissaient ce la chant. Heureusement, il s’en est trouvé quelques uns qui l’avaient appris en colonie de vacances. Cela nous a permis de satisfaire ce monsieur. »
Bergeronnette n’était pas à la maison le jeudi où un soldat allemand s’est présenté. On peut imaginer la peur, l’inquiétude. Certains se sont sauvés par la porte du fond du jardin. Les enfants ont reçu l’ordre de rester dans leurs chambres. En fait, cet allemand était seulement venu récupérer le camion ayant servi à Goéland et monsieur Gambau pour aller chercher du ravitaillement à la campagne (carottes, petits pois, choux, salades – tout ce qu’il pouvait trouver). Quel soulagement après le départ de l’allemand.
La vie était normale malgré les alertes fréquentes causées par la proximité des usines Renault, où se fabriquaient des chars pour l’armée allemande. Pendant les périodes particulièrement chaudes, institutrices et instituteurs dormaient peu dans l’attente des alertes. Quand la sirène retentissait, tous se dirigeaient vers les abris. Chaque gosse agrippait ses galoches placées au pied de son lit et une cape, pas toujours la sienne, dans le couloir. Les adultes vérifiaient que, dans la précipitation, on n’oubliait pas un petit, profondément endormi au creux de son lit. Tous couraient dans la nuit, descendaient rapidement les escaliers jusqu’à l’abri qui se trouvait derrière une porte en bois, plus bas dans la rue de la Croix-Bosset, une partie de tout ce système de carrières et de souterrains qui, selon la rumeur, conduisaient au château de Versailles.
Bergeronnette se souvient d’une sortie pendant la messe, une des tâches qui lui incombaient. Elle y avait emmené une vingtaine d’enfants. Il y avait même des petits juifs parmi eux. Les enfants ne prenaient pas la messe très au sérieux ; trouvant que c’était bien long, ils s’amusaient à souffler les bougies de l’église. En pleine messe, il y a eu une alerte. Alors que personne ne bougeait, Bergeronnette a fait sortir les enfants (« Ah, le bruit des galoches sur le sol ») pour aller rapidement se réfugier dans l’abri, dans les caves des Brasseries de la Meuse, de l’autre coté de la Grande Rue. (Les bâtiments de ces anciennes brasseries – une part du patrimoine de Sèvres – ont été détruits.)
Tous ont passé toute la nuit de la Libération dans les abris, dans l’inquiétude des combats tout proches. Au matin, le personnel qui habitait sur l’autre coteau de Sèvres n’a pu passer les postes de contrôle mis en place par les résistants. Bergeronnette et d’autres adultes sont descendus jusqu’à la Grande Rue regarder passer les soldats alliés jusqu’à ce que Goéland qui se retrouvait seule avec les enfants viennent les chercher.
Plus tard, me parle des amis de la maison comme Monsieur Pedrot, maire du 5ème et époux d’une enseignante, collègue de Goéland. Il mariera plusieurs anciens et anciennes de la Maison des enfants de Sèvres. Ils ont été nombreux pendant et après la guerre à aider Goéland.
Bergeronnette (son totem a été trouvé par les enfants) est devenue Berinette pour des petits qui n’arrivaient pas à prononcer son nom de totem, puis Bergère à la fin. Certaines de ses amies l’appellent toujours Bergère, plus de cinquante ans après. Elle regrette encore d’avoir dû quitter la Maison (quand il n’était pas clair que elle-ci passerait dans le giron de l’éducation nationale). , Bergeronnette a accepté un autre poste.
Bergeronnette a été marquée à jamais par l’expérience de la Maison des Enfants de Sèvres. A plusieurs reprises, elle m’a parlé de ses amis de cette période, ceux qu’elle voit toujours et ceux dont elle regrette la disparition. « Nous vivions au coude à coude. Quand l’une n’était pas bien, les autres l’épaulaient. Nous étions une grande famille.
Propos recueillis par Serge A., 2003
(*) S.A. : le commissaire de police de Sèvres aurait fait partie de la résistance.