La
petite République (Enfants Cachés – Bulletin 22)
Un
résumé de l'histoire de la maison d'enfants la Petite République par Céline
Marrot, à présent Céline Sellag-Ariouet, réalisé à l'occasion de sa maîtrise d'histoire initiée par notre association
(Bulletin N°17, avis de recherche n° 229).
Située
à Sèvres, au cœur de la zone occupée, dans la légendaire rue Croix Bosset qui
aurait été le lieu d'un combat livré par Jeanne D'Arc contre les Anglais, et
sur l'emplacement de l'ancien couvent désaffecté des Oblates, communauté
religieuse qui a occupé les lieux jusqu'à la guerre, la maison d'enfants de
Sèvres constitue un modèle tout à fait atypique dans le sauvetage des enfants
juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Elle
représente une expérience unique pour avoir sous le couvert d'une organisation
collaborationniste caché un nombre important d'adultes et d'enfants et pour sa
volonté après la guerre de continuer à prendre en charge les enfants orphelins
- tant sur le plan matériel qu'affectif- jusqu'à leur entrée dans la vie adulte
et leur réinsertion totale dans la société française. Elle est le résultat de
l'expérience pédagogique menée par le couple formé par Yvonne et Roger
Hagnauer. En effet de la clandestinité aux trente années suivantes, ils se sont
attachés à donner incontestablement une âme à cette maison d'enfants qui ne
ressemble à aucune autre.
Le
fonctionnement de la maison d'enfants de Sèvres sous l'occupation relève d'un
paradoxe apparent. Maison d'enfants dépendant du Secours National ou Entraide
d'Hiver du Maréchal. Elle recueillit clandestinement, après la rafle du Vel'
d'Hiv du 16 juillet 1942, de nombreux enfants traqués par Vichy et la Gestapo,
à tel point que ces jeunes pensionnaires, pas tout à fait comme les autres,
constituèrent rapidement les deux tiers de l'effectif de la maison.
Quelques
mots sur le Secours National
Le
Secours National fut une œuvre antérieure à la Seconde Guerre mondiale, créé en
1914, quand après les premiers jours de froid, on s'aperçut que les soldats
manquaient de vêtements chauds pour assurer leur vie quotidienne dans les
tranchées, dans une guerre d'un genre nouveau. Un appel fut alors lancé par
L'Homme Enchaîné pour recueillir des vêtements destinés à être envoyés au front
de toute urgence. C'est la genèse du Secours National qui décida de prendre
également en charge les civils victimes de la guerre. L'organisation fut placée
sous la présidence du mathématicien Appell. Un décret du 29 septembre 1915
reconnut cette œuvre née d'une initiative privée, d'utilité publique. Au début
du Ministère Daladier, un décret du 19 octobre 1939 réactiva le Secours
National.
Vichy
au pouvoir ne tarda pas à lui imposer son effigie. Le décret du 23 juillet 1940
lui attribua le produit de la liquidation des biens des Français déchus de leur
nationalité. Le 4 octobre 1940, lendemain de la promulgation du premier statut
des Juifs, le Secours National fut placé sous la haute autorité du Maréchal Pétain:
il était exclu que les Juifs puissent bénéficier de l'assistance qu'il
prodiguait. Au contraire, le Secours National fut voué à devenir un puissant
instrument de propagande, destiné à être d'autan efficace qu'il s'adressait aux
masses populaires. Au sein de ce même organisme se trouvèrent quelques
résistants actifs.
Roger
et Yvonne Hagnauer
La
maison de Sèvres était animée dès sa création en 1941 par Yvonne et Roger
Hagnauer, tous deux enseignants. Ils étaient très engagés politiquement dans le
syndicalisme révolutionnaire, et militaient au sein du SNI - Syndicat National
des Instituteurs.
Roger
Hagnauer, issu d'une famille juive alsacienne qui en 1871 avait opté pour la
nationalité française, faisait partie des enseignants juifs totalement détachés
du judaïsme et dont les convictions politiques se situaient à l'extrême gauche}
Il signa en tant que militant de nombreux articles dans La Révolution Prolétarienne
créée par Pierre Monatte et collabora à La Critique Sociale de Boris Souvarine.
En
1938, Yvonne Hagnauer fonda avec Magdeleine Paz la Ligue des Femmes pour la
Paix, en réaction aux tensions occasionnées par la rencontre de Munich. Ce
mouvement fut à l'image de l'action de militantes telles que Hélène Brion -
emprisonnée sous Clémenceau et condamnée en conseil de guerre qui étaient
pendant la guerre de 1914-1918 à la pointe du mouvement pacifiste. En septembre
1939, Yvonne et Roger Hagnauer signèrent le Manifeste Paix Immédiate, un appel
à la paix lancé par Louis Lecoin, Ludovic Zoretti et Léon Emery , et auquel
participèrent des personnalités aux orientations politiques aussi hétéroclites
que Marcel Déat (communiste avant la guerre, puis responsable de la Milice sous
Vichy) ou le philosophe Alain.
L'adhésion
au Manifeste Paix Immédiate valut aux époux Hagnauer d'être inculpés
immédiatement tous les autres signataires et radiés de l'Enseignement public.
Mais le 10 septembre 1940, alors que tous ceux qui figuraient sur le manifeste
étaient réintégrés par prescription acquise, les époux Hagnauer demeurèrent
exclus de l'enseignement, sans doute en raison de leur engagement syndicaliste.
Désespérés, ils craignaient de ne jamais plus pouvoir enseigner.
Yvonne
Hagnauer dut accepter un poste de représentante de commerce pour la maison
Sudel et devait traîner à pied, dans le métro, ou à bicyclette une valise
remplie de livres. Roger Hagnauer qui avait été mobilisé le 17 septembre 1939,
fut fait prisonnier le 15 juin 1940 à Sainte-Meure. Il rentra de captivité en
novembre 1940.
En
1941, la dernière chance qui s'offrait aux Hagnauer était d'enseigner et de
s'abriter au Se- cours National. Roger Hagnauer y entra par l'intermédiaire de
deux militants importants de l'Union des Syndicats de la région parisienne. Etant
donné qu'il ne s'était pas déclaré comme Juif à l'administration, il était
encore en captivité. Il fut accepté au Secours National tant que ses origines juives
restèrent inconnues}
Une
maison d'enfants pas comme les autres
Yvonne
Hagnauer à son tour, fut sollicitée par le Secours National. Elle se vit
confiée la direction de la colonie de vacances de Charny du 1er juillet au 1er
octobre 1941, date à laquelle elle devint directrice de la maison d'enfants de
Sèvres, qui à l'image de nombreuses maisons d'enfants du Secours National,
avait pour vocation d'être un centre permanent prolongeant l'œuvre de la
colonie. Les premiers pensionnaires de la maison de Sèvres furent naturellement
ceux que les parents n'étaient pas venus rechercher à la fin des vacances. Ils constituaient
«(...) les épaves d'un prolétariat sans âme qui ne s'était pas fixé depuis l'exode.
La colonie de vacances que nous venions de diriger à Charny nous en avait
montré de solides exemples: fugueurs auxquels l'exode avait révélé des plaisirs
hasardeux et violents de chapardage et d'aventure, enfants d'alcooliques
instables et jamais satisfaits, « durs » organisateurs, qui portaient en eux
l'instinct de la bande, et qu'une collectivité quelque peu organisée
épouvantait. »
C'étaient
des enfants traumatisés par la guerre ou victimes des bombardements, qui
avaient perdu leurs parents, des cas sociaux dont les familles ne savaient plus
que faire, des enfants de familles monoparentales ou dans une situation
familiale inadaptée à leurs besoins. Ils constituaient la première clientèle
des maisons d'enfants, tout à fait conforme aux aspirations du Secours National.
Arrivèrent
ensuite «Ceux qui montaient la sente en rasant les murs, qu'on introduisait au
moment d'un «black-out» favorable et qui conservaient, des mois durant leur
visages murés d'enfants traqués mal habitués à leur nom d'emprunt, vivant au
début dans la terreur et l'envie d'une perpétuelle fugue qui les délivrerait.»
Les
enfants cachés constituaient la deuxième vague d'enfants qui peupla la maison
de Sèvres. Ils arrivaient par petits groupes. Yvonne Hagnauer était connue dans
les filières clandestines et on savait qu'elle ne refusait jamais de recueillir
un enfant. Certains responsables du Secours National étaient informés de ses
activités, notamment Jean Favier. Les papiers d'identité étaient blanchis à
Sèvres, et il était imposé aux enfants de taire leur véritable identité. Ce qui
facilita à Sèvres le non-dit des identités véritables entre les enfants fut,
que cachés ou non, tous ceux qui peuplaient cette maison avaient connu leur lot
de misères et ne s'appesantissaient pas sur les raisons qui conduisaient de
nouveaux camarades dans la mai- son.
En
1944, Marcel Mangel dont le nom de guerre était Marcel Marceau (le futur et
célèbre mime), convoya à Sèvres un groupe d'une dizaine d'enfants. Scout, Juif
et résistant, il fut moniteur d'art dans des maisons d'enfants de l 'OSE:
Châteaux de Montintin et du Couret. en Haute-Vienne, châteaux de Chabannes et de
Chaumont, dans la Creuse.
Parmi
ces enfants, se trouvaient Eva et sa sœur Renée. Elles avaient été sorties du
camp de Rivesaltes par l'OSE, cachées dans des familles d'accueil, puis
envoyées dans la maison d'enfants du Couret. Là, étaient hébergés des
adolescentes juives réfugiées d'Allemagne et d'Autriche. Ces dernières avaient
été prises en charge par l'œuvre de la Baronne de Rothschild dans son Château
de la Guette, Flore Loinger (épouse de Georges Loinger) en prit la direction jusqu'à
sa dissolution en décembre 1941 *.
Après
la rafle du 27 août 1942, au Château du Couret, une partie des enfants fut
emmenée dans la maison d'enfants des Basses-Fontaines appartenant au Secours
National à Saint-Laurent-des-Eaux, maison dirigée par Madame Chautard. De la maison
des Basses-Fontaines, Eva fut conduite avec d'autres enfants juifs, à Sèvres
par Marcel Marceau. Renée, sa petite sœur, tombée malade au Château du Couret, l'y
avait précédée après un séjour à l 'hôpital de Limoges.
Outre
Marcel Marceau, qui séjourna quelques mois à la maison d'enfants de Sèvres en
1944, la quasi totalité du personnel était composé de proscrits du régime de
Vichy.
Des
instituteurs aux moniteurs en passant par le jardinier et même l'intendant, la
plupart de ceux qui travaillèrent à Sèvres sous l'occupation étaient des
clandestins, des proscrits du régime. Yvonne Hagnauer les recueillait, leur
donnait la possibilité de se cacher et leur trouvait une activité souvent en rapport
avec leur profession, ou simplement pour justifier leur présence dans la
maison. Victor Gambau l'économe, ancien syndicaliste de l'Imprimerie Nationale
arrivé à Sèvres le 16 mars 1943 participa activement à la fabrication des faux
papiers. Le jardinier de la maison réfractaire au STO sans papiers réguliers,
donc dans l'impossibilité de trouver un travail séjourna à Sèvres du 1er mars
1943 au 18 juin 1944, date à laquelle il gagna le maquis. Il y avait des
moniteurs tel Marcel Marceau, des monitrices, des institutrices: israélites ou
juives apatrides déchues de leur nationalité, dans l'impossibilité d'enseigner
et en danger d'être déportées. S'y trouvait également une jeune institutrice
révoquée en raison des lois sur les Sociétés Secrètes, fille d'Italien naturalisé.
La maison de Sèvres devint un refuge idéal pour tous ceux que Vichy et les
Allemands avaient rendus hors la loi. Dans la maison de Sèvres trônait la
devise républicaine La liberté ou la mort qui illustrait l'esprit des Hagnauer.
Dans cette maison du Maréchal furent cachés
en même temps, 56 adultes et enfants. Mais Sèvres fut surtout la dernière étape
dans la vie clandestine des enfants juifs dont beaucoup avaient été déplacés de
famille en famille, de maisons d'enfants en maisons d'enfants, mettant ainsi un
terme à cette « vie de transfuge perpétuelle » qui caractérisait leur
existence. Ils furent pris en charge pendant les années noires, Yvonne Hagnauer
tentait même de regrouper des enfants d'une même famille ou cachés dans une même
institution. Les enfants cachés ne sortirent de Sèvres qu'à la Libération, pour
ceux qui avaient retrouvé de la famille. Les orphelins continuèrent à y vivre.
Sèvres était devenu leur nouveau foyer.
La
Petite République
Sèvres,
au-delà de l'activité d'Yvonne Hagnauer dans la résistance fut une expérience
pédagogique exceptionnelle saluée à de nombreuses reprises. De longue date
Yvonne et Roger Hagnauer avaient manifesté un profond intérêt pour les méthodes
de l'Education Nouvelle. En 1935, Yvonne Hagnauer prit connaissance des
expériences de John Dewey aux Etats-Unis et en interaction avec les méthodes de
l'Education Nouvelle, les avaient mises en application dans sa classe de cours
complémentaires à travers:« La création d'un conseil élu, chargé de prendre en
compte des besoins, des désirs et critiques de l'ensemble de la classe» Yvonne Hagnauer
comprit la nécessité d'adapter l'enseignement à la situation de détresse dans
laquelle se trouvaient ses protégés à leur entrée dans la maison. L'éducation
était un outil de réinsertion dans la vie normale et permettait d'estomper
l'accumulation de chocs émotionnels que le jeune âge des enfants ne leur
permettait pas de surmonter. Il fallait donner aux enfants la soif du savoir.
A
Sèvres, Yvonne Hagnauer synthétisa les méthodes de l'Education Nouvelle,
Freney, Montessori, pour les adapter à la situation. Les enfants
responsabilisés, prirent des décisions concernant leur petite collectivité.
Chacun avait une tâche à accomplir en fonction de sa motivation et dont il
était seul responsable. Les enfants votaient ensemble des décisions qui les
concernaient. L'autorité était présente dans la maison, mais il était laissé à
chacun un espace suffisant pour se développer: les enfants s'organisèrent en «
République ». Des thèmes étaient développés autour desquels sorties, maquettes,
expositions, travaux écrits et spectacles furent réalisés par l'ensemble des
enfants, tout comme Voile au Vent, le journal de l'école. Yvonne Hagnauer
s'entoura de collaborateurs compétents et passionnés. En 1947, Victor Vicas
réalisa la Petite République, film destiné à illustrer la vie quotidienne des
enfants dans la maison de Sèvres, tous victimes de la guerre, à travers leur
exceptionnel suivi pédagogique et personnel. Le film est interprété par
Madeleine Caroll et les enfants de la Petite République dont Léa Szmekanowski
et Fortunée Metz (voir le programme de la ciné-rencontre des Enfants Cachés, le
17/ 06/96).
Mais
au-delà du suivi pédagogique des enfants, les Hagnauer et leurs enfants,
créèrent une ambiance familiale. Au fil des années, les orphelins de la guerre
devinrent les anciens. Les plus grands qui suivaient des cours en dehors de la
maison rentraient chaque soir à Sèvres, devenu leur point d'ancrage, leur véritable
foyer. Beaucoup d'anciens enfants cachés ne quittèrent la maison que le jour de
leur mariage, en prenant alors pleinement possession de leur vie d'adultes.
Tous reconnaissent aujourd'hui avoir reçu un enseignement exceptionnel fondé
sur l'épanouissement personnel et nombreux sont les enfants de la maison de
Sèvres à vénérer Pingouin et Goéland - totems de Roger et Yvonne Hagnauer -
comme leurs parents.
Céline
Marrot Sellag-Ariouet
1
Voir en particulier Singer Claude, Vichy l'Université et les Juifs. Editions Les
Belles Lettres, Collection Pluriel, Paris, 1992, 435 pp
2
En 1943, il est dénoncé comme Juif. Des amis le préviennent et il parvient à
s'enfuir. Il gagne la zone libre et se réfugie chez le docteur Lefebvre qui
dirige un sanatorium à Clermont-Ferrand.