Il est présenté comme sénateur-maire SFIO, grand bâtisseur et grand gestionnaire, on pourrait même l’imaginer social-démocrate. Le terme SFIO est devenu péjoratif sous la quatrième république où il est devenu quelquefois synonyme d’alliances conservatrices et de combinaisons politiciennes.
Au début du siècle et entre deux-guerre, l’ambiance n’était pas à la demi-mesure et l’adjectif de socialiste ne recouvrait évidemment pas la même réalité que celle nous connaissons actuellement.Les éléments de cet article proviennent de deux ouvrages d’André MORIZET
Le plan 17 et chez LENINE et TROTSKI
De l’histoire de Boulogne-Billancourt d’Eugène COURATIER
Des orphelins de la république d’Olivier WIEVORKA
Et d’un entretien avec Pascal GUILLOT, auteur d’articles sur l’œuvre d’André MORIZET et qui lui consacre sa toute prochaine thèse.
Qui était André MORIZET ?
Un homme qui hésite toute sa vie entre la tentation du compromis et la radicalité.
Fondateur du parti communiste, un homme d’extrème-gauche pendant la plus grande partie de sa vie politique, sympathisant trotskiste, gestionnaire bâtisseur à qui la ville de Boulogne-Billancourt doit la plupart de ses particularités les plus intéressantes. Maire pendant 20 ans, il a pu laisser sa marque dans cette ville qui, à sa mort, avait à peu près la même population qu’aujourd’hui à 10 000 habitants près. (97379 habitants au recensement de 1936 mais à peine plus de 60 000 en 1923).
Né en 1876, fils d’un notaire de Reims, docteur en droit, adhérent au parti socialiste en 1895. Son père fut maire-adjoint à Reims, son grand-père maire d’un bourg. En 1898 il appartient aux « étudiants collectivistes » Il fait sa thèse sur les secrétariats ouvriers en Allemagne. Il peut être considéré, à l’époque comme proche du syndicalisme révolutionnaire anarcho-syndicaliste. Journaliste, secrétaire de rédaction du « Mouvement socialiste », de « l’action directe », délégué aux conseils centraux du parti aux côtés de Vaillant et de Jules Guesde.
Il est bibliothécaire au ministère de la justice mais est révoqué par Clemenceau en 1907 pour un article paru dans l’Humanité sur les vignerons du midi. Il y traite Clemenceau de « foutriquet en carton plein ». Rédacteur de l’Humanité et combattant vaillant de la guerre 14-18. (Croix de guerre française et belge).
Il fait la guerre à 39 ans, âge avancé pour être versé, à sa demande, dans l’active. Il perd l’audition d’une oreille et a l’autre abîmée. Il possède l’insigne des blessés.
En 1914, il obtient 8000 voix comme candidat socialiste communiste aux législatives. En 1919, sous la même étiquette, il obtient 12 000 voix. Il écrit en 1919 une étude sur « l’incapacité de l’état-major avant et pendant la guerre » : « Le plan 17 » du nom du plan de l’état-major français. (Editions de l’Humanité)
Il y est fervent partisan de l’armée de conscription (la nation armée) contre l’armée professionnelle. Son ouvrage se termine par ces deux objectifs en capitales dans le texte :
DETRUIRE LE MILITARISME !
ABATTRE LES CHEFS RESPONSABLES DU CARNAGE ET DE L’INVASION !
Si les mots ont un sens, il précise quelques lignes avant, qu’ « il faut le tuer » (l’Etat-major). Il y développe l’intéressante thèse que si l’état-major n’a pas voulu démilitariser l’Allemagne après la guerre c’est qu’il craignait un effet de contagion sur la France. (A quoi sert une armée si l’ennemi n’en possède plus ?). Il participe au réseau des généraux républicains.
Il est élu maire de Boulogne le 19 décembre 1919.
Il établit une véritable politique avec le personnel municipal, met en place le bureau chargé de l’aménagement ; moderne, il installa partout le téléphone et des dactylographes. Nous reviendrons sur son action municipale remarquable.
Il représente le Parti communiste lors d’un voyage en URSS en 1921. C’est un grand admirateur de TROTSKI qu’il rencontre plusieurs fois. Sa rencontre avec le fondateur de l’armée rouge fut publiée par l’Humanité. Pour sourire, constatons que le fort volume du centenaire de l’Humanité publié il y a quelques semaines n’évoque pas la mémoire de TROTSKI, sinon par quelques lignes voulant marquer une distance avec les commentaires de l’époque.
Pour Eugène COURATIER « (André MORIZET) comprit la nécessité pour les dirigeants russes d’être des dictateurs du prolétariat ».
Son ouvrage politique le plus célèbre est « Chez LENINE et TROTSKI », disponible en occasion sur Internet à tous les prix. ( Editions La renaissance du Livre) C’est un ouvrage hagiographique, tout à la gloire des soviets, avec quelques perles dues à l’enthousiasme socialiste.
« J’ai acquis la conviction, après m’être informé auprès des hommes les plus dignes de foi, que l’histoire de la « terreur rouge » est un des bourrages de crâne les plus éhontés auxquels se soient livrés les adversaires du communisme ».
« La Tché-ka collabore activement à l’œuvre de reconstitution économique du pays ».
« Le président de la Tché-ka, DJERZINSKI est une sorte d’ascète(...) (il est)chargé d’organiser les transports par eau ».
« On ne boit en Russie que de l’eau ou du thé(...) le bolchevisme l’a réalisé. La révolution a tué l’alcoolisme(...) »
Le ton est vif, il raconte avec verve son séjour, cherche sa fiche de la police tsariste « André MORIZET », le dossier est vide. Il décrit la disparition des boutiques, annonce le rétablissement du commerce de détail dans les prochaines semaines. Il soutient explicitement la NEP dont on sait qu’elle ne survivra pas longtemps à la mort de LENINE.
Le 14 juillet 1922, il retourne au ministère de la guerre une carte d’invitation pour le défilé avec des lettes injurieuses pour le ministre et le gouvernement. Il est révoqué de son fauteuil de maire le 22 juillet. Il a 46 ans.
En janvier 1923, il quitte le parti communiste, notamment contre sa bolchévisation, avec les maires d’Issy-les-Moulineaux, de Saint-Ouen et avec Ludovic-Oscar FROSSARD, qui dérivera, lui, jusqu’à la collaboration Il appartient à L’union socialiste communiste jusqu’en 1927 et en 1928, il rejoint une fois de plus la sfio.
En 1925, il est élu conseiller général de la seconde section (Billancourt). Boulogne constituait la première section.
En 1927, il est sénateur et démissionne de son mandat de conseiller général. Lors des contre-manifestations républicaines de 1934, il défile en tête sous le drapeau rouge , sous les cris « unité, unité d’action » et en chantant l’Internationale. Il a 58 ans.
Il appelle par affiches à la solidarité avec l’Espagne républicaine pour secourir le « peuple espagnol martyr ».
C’est un germanophile convaincu et est très admiratif des modèles allemands (administratifs, urbanistique etc.) mais sans que son admiration s’étende au système national-socialiste et elle est bien antérieure à 1933.
Il a écrit un journal, et des ouvrages sur Paris notamment avec son ami Henri SELLIER, maire de Suresnes. Il y réhabilite HAUSSMAN.
Il mène un train de vie critiqué pour un élu de gauche.
Jusqu’en 1939 l’unité d’action entre socialistes et communistes fut quasi parfaite à Boulogne. Le maire prend souvent des mesures musclées pour soutenir grèves et actions des ouvriers et s’élevant souvent contre la violence.
Ecologiste peut-être avant l’heure, il est à l’origine de la loi sur les fumées industrielles. (Loi MORIZET).
Il fut notamment président du conseil d’administration de la manufacture de Sèvres.
Eugène COURATIER, auteur d’un ouvrage sur Boulogne-Billancourt évoque la mémoire d’André MORIZET dans des termes très élogieux mais glisse rapidement sur les deux dernières années de sa vie. André MORIZET est décédé en 1942.
Sénateur, il est absent de la séance du 10 juillet 1940 qui investit Pétain des pleins pouvoirs et marque la mort de la troisième république. Du 12 au 15 juillet, pourtant, il est à VICHY où il rencontre LAVAL.
On sait que les attitudes des parlementaires à Bordeaux n’ont pas correspondu à leur étiquette politique. Si le groupe socialiste fut celui qui refusa le plus de voter les pleins pouvoirs, une majorité de ses élus les vote comme d’ailleurs nombre de députés communistes. Essentiellement ceux qui s’étaient séparés du parti depuis sa mise hors la loi en décembre précédent. Les autres députés communistes avaient été déchus. 26 députés communistes sur 77 s’étaient séparés du parti en décembre 1939. 14 d’entre eux ne furent pas déchus dont 8 votèrent les pleins pouvoirs à Pétain. Les sénateurs socialistes étaient 13, 3 votèrent oui, 7 non et 3 étaient absents dont MORIZET.
56,5% des parlementaires socialistes votèrent les pleins pouvoirs, 22% non 3,5% se sont abstenus et 5% était à bord du Massilia, 15% étaient absents.
On sait aujourd’hui que le vote des pleins pouvoirs n’a pas été suivi systématiquement par un engagement ou une passivité pétainiste ou collaborationniste et qu’on peut avoir été sur le Massilia et entrer ensuite dans la voie de la collaboration.
Les maires des grandes villes ont plutôt voté les pleins pouvoirs et plus les parlementaires avaient été en contact avec les réalités de la guerre, plus ils avaient eu tendance à les voter. Les plus forts contingents de votes négatifs se situant au sud du pays.
MORIZET déteste Vichy qu’il considère comme un gouvernement provisoire mais participe à des comités et actions engagés par le pouvoir et en mai 1941 il accepte d’être re-nommé maire par l’Etat français. Henri SELLIER, maire de Suresnes est, lui, révoqué quelques semaines plus tard. Il compose son nouveau conseil notamment avec LANDOWSKI.
Il fait muter le préfet de la Seine, Achille VILLEY, dont il se plaignait déjà avant guerre, en s’en plaignant auprès de LAVAL. IL donne une entretien à « l’Oeuvre », journal collaborationniste et Marcel DEAT, chef du RNP tente de le récupérer au point de mettre sa photo sur le premier numéro du journal de son parti.
Le maintien en poste de MORIZET peut interroger. Cela veut dire que la municipalité, puis en a du accepter le statut des juifs et donc procéder au licenciement de fonctionnaires, accepter la disparition du buste de Marianne et l’effacement des symboles de la république et cela ne s’arrête pas là. La municipalité a été maintenue en poste alors que nombre d’élus ont été révoqués, emprisonnés ou déportés par le pouvoir pétainiste. On peut comprendre sa position assez courante à l’époque, il se considérait comme un « technicien » et relevait d’une idéologie qu’on peut qualifier de "municipaliste", il pensait qu’il n’y a de construction que dans la durée. Pour préserver cette durée, il sans doute choisi de rester en poste. Il semble avoir eu une activité d’aide à la résistance, forcément encore embryonnaire au début de la guerre.
Notons qu’il fut reçu franc-maçon en 1926.
Olivier WIEVORKA dans les « orphelins de la république » fait une enquête saisissante sur les destinées des parlementaires de 1940.
"De zéro à cinq millions d’hommes
Le roman héroïque de l’Armée Rouge raconté par son créateur : Trotzky"
J’ai pour Trotzky - autant le dire avant qu’on ne s’en aperçoive - une vive admiration.
Trotzky n’a rien du doctrinaire, mais tout de l’homme d’action et d’organisation. En un pays où l’énormité des distances et la lenteur des communications suppriment chez tous - chez presque tous - la notion du temps, où les méthodes de précision et d’exactitude sans lesquelles nous ne concevons pas de travail pratique sont en général inconnues, il règle, lui, ses occupations, sur une observation scrupuleuse de l’heure. Il besogne à la façon d’un occidental, en « homme d’affaires ». Sans doute parce qu’il est juif. Cela n’importe point.
L’essentiel, c’est que son activité aboutit à des résultats féconds. Chaque fois qu’il faut créer ou remettre sur pied un service, on s’adresse à lui. Depuis un an, on lui a confié les chemins de fer, qui ne marchaient plus guère ; ils fonctionnent. Lénine a songé, dit-on, à remettre entre ses mains, l’industrie. Mais ce qui restera toujours, quoi qu’il entreprenne, son œuvre maîtresse, c’est la formation de cette armée rouge qui, depuis trois ans, a permis à la Révolution de lutter victorieusement et de vivre.
L’armée rouge ? Nous savons tous, parbleu, quelle était redoutable, puisque nous connaissons ses exploits. N’empêche que quand Trotzky, dans une de nos premières conversations, a laissé tomber comme une chose naturelle le chiffre des effectifs auxquels elle a fini par monter, nous nous sommes, à quelques-uns, regardés stupéfaits. « L’année dernière, disait-il, au moment de la guerre avec la Pologne, nous avions sous les armes cinq millions trois cent mille soldats... »
Cinq millions, peste ! C’est un chiffre que personne en Europe, je crois, n’a soupçonné.
« Ne me raconterez-vous pas pour l’Humanité comment vous êtes arrivés là ? » lui ai-je demandé ?
« Mais tant que vous voudrez ! » m’a-t-il répondu en souriant. Et, pendant plusieurs après-midi, dans son cabinet du Commissariat de la guerre, il s’est prêté à mes questions avec une bonne grâce inépuisable, et m’a fourni tous les éléments d’une histoire de l’armée rouge qu’il me faut malheureusement trop résumer ici. (...)Il me l’a contée avec cette simplicité charmante que l’exercice du pouvoir n’a altérée chez aucun des hommes de Moscou, en s’interrompant pour me dire : « Comme vous avez bien fait de me demander tout cela !
Comme cela m’amuse de me rappeler ces choses ! « Jusqu’au moment où il terminait un chapitre en déclarant avec un sourire qui creusait dans ses joues deux fossettes : « Mon garçon joue au ballon sur la place du Kremlin. Nous allons aller le chercher ».
Les rapports officiels de l’état-major sur les opérations contre Koltchak, Dénikine, Youdenitch et Wrangel m’ont été remis, pour que j’en puisse tirer « le plan 17 de l’armée rouge« . Le généralissime Kamenev, le chef d’état-major Lebedev, ont été priés de fournir des renseignements complémentaires.
Je parlerai ces jours-ci de ce qu’ils m’ont appris. André MORIZET