Suzanne en 45

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Suzanne en 56

C'était une maison extraordinaire !

                                              

Suzanne Eshel m'a répété cela plusieurs fois en me racontant la maison des enfants de Sèvres. 

Suzanne avant Sèvres

                             

C'est la guerre.  Pour les protéger, les parents de Suzanne l'ont placée elle et son frère dans une « colonie de vacances ».  Cette maison des enfants (déjà), à Moissac dans le Lot-et-Garonne, est gérée par une organisation juive, OSE.  Quand Suzanne y arrive, cachée dans les sacs de pomme de terre du chargement d'un camion, elle a 4 ans.  Elle va y rester de 1942 jusqu'à 1947.  Elle croyait être passée par Drancy mais son frère dit que non. 

 

« Quand on est gosse, on ne comprend pas tout, » explique-t-elle.

 

La maison des enfants de Moissac est comme une grande usine avec deux mille enfants juste pour la maison des petits où elle réside. Son frère est au Moulin (un ancien moulin sur le Tarn) avec les grands.  Tout le village participe à cacher les enfants. Les enfants seront, quand les allemands entrent en zone libre, hébergés pendant plusieurs mois dans un monastère.  Le souvenir de Suzanne : « Les sœurs nous cachent mais ne nous aiment pas. »

 

C'est un mauvais souvenir pour Suzanne.  Il y a trop de monde. Malgré les colis d'Amérique, le quotidien est un peu tristounet.  Ils vivent dans la crainte.  Des enfants disparaissent et personne n'a le temps de les rechercher.  Ils dorment à vingt-cinq dans des dortoirs, en lits doubles.  Elle est sensée fréquenter l'école du village.  Mais ils se disputent beaucoup avec les gosses du coin et elle passe surtout son temps dans de longues ballades. 

 

A la libération, certains enfants retrouvent leurs parents.  Pour d'autres comme Suzanne, les parents ne reviendront pas.  Certains sont adoptés, notamment par des familles américaines.  Suzanne ne veut pas quitter son frère et les gens n'adoptent pas de couples.  La maison de Moissac ferme en 1947.  Suzanne finit à l'assistance publique ; elle est pupille de la nation du fait de la disparition de ses parents en camp de concentration.  Son frère a dix-sept ans et est devenu autonome.

 

« Pour ma chance, Goéland est venue et elle m'a prise avec quelques enfants. »

 

La maison des enfants de Sèvres avant Suzanne

                                                                                        

La maison existe depuis 1941 sous la direction de Goéland (Mme Hagnauer). 

 

Sous la maison, il y a un immense abri.  Dans la maison, vivent des enfants « normaux », enfin des enfants avec plein de problèmes, mais qui n'ont pas à se cacher, et des enfants juifs qui se cachent sous des faux noms, avec des faux papiers.  Plus tard, après la guerre, une fois par an, les enfants dormiront en bas pour commémorer cette période sombre.  L'abri va très loin.  Il se prolonge sur des kilomètres par des galeries qui mènent presque jusqu'à Versailles.  Des carrières ?  Suzanne n'est pas sure.  Elle était si jeune.  Elle ne se rappelle pas bien.

 

Suzanne à Sèvres

                             

Suzanne a passé 8 ans à la maison des enfants de Sèvres, de 1947 à 1955. 

 

La plupart des enfants n'ont pas de parents.  D'autres ont été abandonnés ou maltraités par leurs parents.  A chacun son histoire, à chacun ses tristesses.  Les adultes qui sont là leur servent un peu de famille et essaient de les rendre heureux.  Les enfants les vous-voient et les appellent avec leurs noms de « totem », Goéland, Colibri, Kangourou… 

                                                    

Etiez-vous heureuse ?  « Je ne sais pas.  J'avais beaucoup de problèmes.  Ils m'ont donné beaucoup de chaleur.  J'ai beaucoup appris.» 

 

L'enseignement est très particulier dans la maison des enfants de Sèvres.  Les enfants apprennent en faisant des choses pratiques : poterie, tissage, marionnettes.  L'argent est rare, la situation financière pas brillante.  Ils vendent tout ce qu'ils font.  Ils font de la céramique avec des ouvriers de la manufacture de Sèvres.  Ils ont aussi un groupe de danse folklorique qui danse dans la France entière. 

 

On laisse des responsabilités aux enfants.  Dès qu'ils ont 7 ans, ils doivent travailler.  Les plus petits cirent les chaussures.  A 9 ans, ils font des tâches plus difficiles, comme de laver les petits ou beurrer les tartines.  Il y a peu de surveillantes ; les grands s'occupent des petits.  L'esprit de tout cela : « apprendre la valeur du travail ».

 

Les habitants de la maison cultivent aussi un potager.  Ils ont des tas d'animaux, chats, chiens, tourterelles, beaucoup d'autres,  «  pour que chaque enfant puisse avoir quelque chose de vraiment à lui ». 

 

On a appelé cette maison, la Petite République de Sèvres.  Goéland y développe des techniques pédagogiques révolutionnaires.  On peut voir cela dans un film réalisé après guerre.  L'institutrice qui accueille les enfants dans le film est Colibri (Thérèse Manessi, une italienne peut-être réfugiée en France en 41 pour échapper à l'Italie fasciste).  Colibri est l'institutrice des moyens.  Elle n'a pas son pareil pour dompter les gosses souvent très difficiles qui arrivent à la maison. Avec Goéland, Colibri est la personne dont Suzanne se rappelle le plus :  

 

« J'étais folle amoureuse d'elle ; elle était belle, gentille, d'une patience extraordinaire ». 

                                                                                                     

Colibri a beaucoup aidé Suzanne.  C'est un peu grâce à elle que notre amie arrive à passer son brevet.  Une autre personne dont Suzanne se souvient : Kangourou, alias Marcel Mendel, plus connu sous le nom du Mime Marceau.  Kangourou enseignait le théâtre et le mime à l'école des enfants de Sèvres.

 

La maison n'essaie pas d'influencer les enfants.  Ils viennent de toute origine, juifs, catholiques, musulmans.  Ils pratiquent leur religion s'ils le souhaitent.  Ils ne mangent pas de porc s'ils le veulent.  Suzanne juive non pratiquante choisit de passer sa 1ère communion catholique, « surtout pour la grande robe blanche ». 

 

Le film sur la Petite République était destiné à obtenir de l'aide du Canada.  Cela marche.  Le Canada adopte la maison et l'aide beaucoup.  D'autres soutiennent aussi la maison, comme  le célèbre explorateur Paul-Émile Victor qui vient une fois par an, les mains pleines de cadeaux.  Il montre ses photos, fait des conférences. 

 

Vous pouvez nous parler du mari de Goéland ?  « Pingouin, Mr. Hagnauer, ne travaillait pas à la maison.  Il était professeur de lettre (« à la Sorbonne, peut-être, je ne sais pas »).  On l'appelait Pingouin parce qu'il portait toujours une chemise blanche sous une blouse grise ouverte. »

 

Vous ne nous parlez pas des habitants de Sèvres, des voisins de la maison ?  « Je crois qu'ils ne nous aimaient pas.  Un orphelinat.  Nous étions très différents, sauvages, comme des gosses qui n'ont pas de parents, pire, comme des gosses dont les parents ont disparus un jour, pour rien.  Et nous avions la main leste, souvent prêt à faucher dans les magasins du centre ville, surtout la boulangerie ; nous adorions son bon pain frais.»

                                                                                                 

La vie n'est pas facile dans la maison.  Ils sont une douzaine par dortoir.  Comment s'isoler au milieu de toute cette foule ? Le quota fixé par l'Entraide Française qui contrôle la maison, est de 300. La Grande maison est devenue trop petite alors on a construit trois baraquements autour, pour les classes.  La maison des enfants de Sèvres finira par migrer en 1958 à Meudon-Bellevue, dans un château, pour avoir plus de place ; mais Suzanne ne sera plus là.

 

On étudie à la maison des enfants de Sèvres jusqu'à 16 ans, jusqu'au brevet.  Après, il faut partir. Comme elle est pupille de la nation, Suzanne aurait sa place dans une autre maison, pour les plus grands – l'état paie pour elle.  Mais Goéland a d'autres plans.  Elle retrouve le frère de Suzanne, disparu un beau jour, parti en Israël.  Une organisation juive aide Suzanne à le rejoindre.

 

Suzanne après Sèvres

 

Suzanne retrouve son frère.  Elle rejoint un kibboutz.  Les maisons d'enfants des kibboutzim (dont j'ai gardé, comme spectateur, un grand souvenir) n'ont, pour elle, pas grand chose à voir avec la maison des enfants de Sèvres. Les gens y travaillent alors qu'à Sèvres, « les gens nous aimaient ». 

 

Goéland va lui rendre visite au kibboutz lors de son voyage en Israël, pour recevoir la médaille des justes, la médaille décernée en Israël pour des non-juifs qui ont sauvé des vies juives pendant la guerre.  Le seul commentaire de Goéland en voyant la maison des enfants du kibboutz : « Que 3 ou 4 enfants par chambre alors qu'il y a tant d'enfants sans maison ! »

 

Suzanne fonde une famille, a des enfants.  « Parmi les gens qui s'occupaient des enfants à Sèvres, certains étaient célibataires.  Ils ne fondaient pas de famille pour se dévouer à ces gosses à la dérive. » 

 

Elle revient en France en 1965 et revoit Goéland et Pingouin installés avec la maison des enfants de Sèvres, à Meudon-Bellevue.  Goéland lui organise une petite fête avec toute sa classe.  Suzanne peut ainsi retrouver tous ses amis.  Elle a suivi son frère en Israël quand eux ont fait leur vie en France.  Ils étaient pour la plupart français même si pendant la parenthèse de la guerre, la France ne les a pas toujours bien défendus. 

 

Suzanne est retournée à Sèvres plus récemment.  Elle a eu des difficultés à retrouver la rue Croix-Bosset, le numéro 14.  La Grande Maison a disparu.  A la place, une école moderne, l'école Croix-Bosset.  On ne reconnaît plus ni les murs, ni les rues…  

 

Le dernier mot de Suzanne : « On a eu de la chance d'arriver à la Maison des Enfants de Sèvres.  Des gens extraordinaires ! »   

 

Propos recueillis par Serge.

 

PS : Suzanne remercie l'institutrice de Croix-Bosset qui lui a permis de retrouver la vidéo sur la Petite République de Sèvres.  Moi aussi, car c'est grâce à elle que j'ai pu avoir le grand plaisir de parler à Suzanne.