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C'était une maison
extraordinaire !
Suzanne Eshel m'a
répété cela plusieurs fois en me racontant la maison des enfants de
Sèvres. Suzanne avant
Sèvres
C'est la
guerre. Pour les protéger, les
parents de Suzanne l'ont placée elle et son frère dans une « colonie de
vacances ». Cette maison des
enfants (déjà), à Moissac dans le Lot-et-Garonne, est gérée par une organisation
juive, OSE. Quand Suzanne y arrive,
cachée dans les sacs de pomme de terre du chargement d'un camion, elle a 4
ans. Elle va y rester de 1942
jusqu'à 1947. Elle croyait être
passée par Drancy mais son frère dit que non. « Quand on
est gosse, on ne comprend pas tout, »
explique-t-elle. La maison des
enfants de Moissac est comme une grande usine avec deux mille enfants juste
pour la maison des petits où elle réside. Son frère est au Moulin (un
ancien moulin sur le Tarn) avec les grands. Tout le village participe à cacher les
enfants. Les enfants seront, quand les allemands entrent en zone libre, hébergés
pendant plusieurs mois dans un monastère.
Le souvenir de Suzanne : « Les sœurs nous cachent mais ne nous
aiment pas. » C'est un mauvais
souvenir pour Suzanne. Il y a trop
de monde. Malgré les colis d'Amérique, le quotidien est un peu tristounet. Ils vivent dans la crainte. Des enfants disparaissent et personne
n'a le temps de les rechercher. Ils
dorment à vingt-cinq dans des dortoirs, en lits doubles. Elle est sensée fréquenter l'école du
village. Mais ils se disputent
beaucoup avec les gosses du coin et elle passe surtout son temps dans de longues
ballades. A la libération,
certains enfants retrouvent leurs parents.
Pour d'autres comme Suzanne, les parents ne reviendront pas. Certains sont adoptés, notamment par des
familles américaines. Suzanne ne
veut pas quitter son frère et les gens n'adoptent pas de couples. La maison de Moissac ferme en 1947. Suzanne finit à l'assistance
publique ; elle est pupille de la nation du fait de la disparition de ses
parents en camp de concentration.
Son frère a dix-sept ans et est devenu autonome. « Pour ma
chance, Goéland est venue et elle m'a prise avec quelques
enfants. » La maison des enfants de Sèvres
avant Suzanne
La maison existe
depuis 1941 sous la direction de Goéland (Mme Hagnauer). Sous la maison,
il y a un immense abri. Dans la
maison, vivent des enfants « normaux », enfin des enfants avec plein
de problèmes, mais qui n'ont pas à se cacher, et des enfants juifs qui se
cachent sous des faux noms, avec des faux papiers. Plus tard, après la guerre, une fois par
an, les enfants dormiront en bas pour commémorer cette période sombre. L'abri va très loin. Il se prolonge sur des kilomètres par
des galeries qui mènent presque jusqu'à Versailles. Des carrières ? Suzanne n'est pas sure. Elle était si jeune. Elle ne se rappelle pas
bien. Suzanne à
Sèvres
Suzanne a passé 8
ans à la maison des enfants de Sèvres, de 1947 à 1955. La plupart des
enfants n'ont pas de parents.
D'autres ont été abandonnés ou maltraités par leurs parents. A chacun son histoire, à chacun ses
tristesses. Les adultes qui
sont là leur servent un peu de famille et essaient de les rendre
heureux. Les enfants les
vous-voient et les appellent avec leurs noms de « totem », Goéland,
Colibri, Kangourou…
Etiez-vous
heureuse ? « Je ne sais pas. J'avais beaucoup de problèmes. Ils m'ont donné beaucoup de
chaleur. J'ai beaucoup
appris.» L'enseignement
est très particulier dans la maison des enfants de Sèvres. Les enfants apprennent en faisant des
choses pratiques : poterie, tissage, marionnettes. L'argent est rare, la situation
financière pas brillante. Ils
vendent tout ce qu'ils font. Ils
font de la céramique avec des ouvriers de la manufacture de Sèvres. Ils ont aussi un groupe de danse
folklorique qui danse dans la France entière. On laisse des
responsabilités aux enfants. Dès
qu'ils ont 7 ans, ils doivent travailler.
Les plus petits cirent les chaussures. A 9 ans, ils font des tâches plus
difficiles, comme de laver les petits ou beurrer les tartines. Il y a peu de surveillantes ; les
grands s'occupent des petits.
L'esprit de tout cela : « apprendre la valeur du
travail ». Les habitants de
la maison cultivent aussi un potager.
Ils ont des tas d'animaux, chats, chiens, tourterelles, beaucoup
d'autres, « pour que chaque
enfant puisse avoir quelque chose de vraiment à lui ». On a appelé cette
maison, la Petite République de Sèvres.
Goéland y développe des techniques pédagogiques révolutionnaires. On peut voir cela dans un film réalisé
après guerre. L'institutrice qui
accueille les enfants dans le film est Colibri (Thérèse Manessi, une italienne
peut-être réfugiée en France en 41 pour échapper à l'Italie fasciste). Colibri est l'institutrice des
moyens. Elle n'a pas son pareil
pour dompter les gosses souvent très difficiles qui arrivent à la maison. Avec
Goéland, Colibri est la personne dont Suzanne se rappelle le plus : « J'étais
folle amoureuse d'elle ; elle était belle, gentille, d'une patience
extraordinaire ».
Colibri a
beaucoup aidé Suzanne. C'est un peu
grâce à elle que notre amie arrive à passer son brevet. Une autre personne dont Suzanne se
souvient : Kangourou, alias Marcel Mendel, plus connu sous le nom du Mime
Marceau. Kangourou enseignait le
théâtre et le mime à l'école des enfants de Sèvres. La maison
n'essaie pas d'influencer les enfants.
Ils viennent de toute origine, juifs, catholiques, musulmans. Ils pratiquent leur religion s'ils le
souhaitent. Ils ne mangent pas de
porc s'ils le veulent. Suzanne
juive non pratiquante choisit de passer sa 1ère communion catholique,
« surtout pour la grande robe blanche ». Le film sur la
Petite République était destiné à obtenir de l'aide du Canada. Cela marche. Le Canada adopte la maison et l'aide
beaucoup. D'autres soutiennent
aussi la maison, comme le célèbre
explorateur Paul-Émile Victor qui vient une fois par an, les mains pleines de
cadeaux. Il montre ses photos, fait
des conférences.
Vous pouvez
nous parler du mari de Goéland ?
« Pingouin, Mr. Hagnauer, ne travaillait pas à la maison. Il était professeur de lettre (« à
la Sorbonne, peut-être, je ne sais pas »). On l'appelait Pingouin parce qu'il
portait toujours une chemise blanche sous une blouse grise
ouverte. » Vous ne nous
parlez pas des habitants de Sèvres, des voisins de la
maison ? « Je crois qu'ils ne nous aimaient
pas. Un orphelinat. Nous étions très différents, sauvages,
comme des gosses qui n'ont pas de parents, pire, comme des gosses dont les
parents ont disparus un jour, pour rien.
Et nous avions la main leste, souvent prêt à faucher dans les magasins du
centre ville, surtout la boulangerie ; nous adorions son bon pain frais.»
La vie n'est pas
facile dans la maison. Ils sont une
douzaine par dortoir. Comment
s'isoler au milieu de toute cette foule ? Le quota fixé par l'Entraide
Française qui contrôle la maison, est de 300. La Grande maison est devenue trop
petite alors on a construit trois baraquements autour, pour les classes. La maison des enfants de Sèvres finira
par migrer en 1958 à Meudon-Bellevue, dans un château, pour avoir plus de
place ; mais Suzanne ne sera plus là. On étudie à la
maison des enfants de Sèvres jusqu'à 16 ans, jusqu'au brevet. Après, il faut partir. Comme elle est
pupille de la nation, Suzanne aurait sa place dans une autre maison, pour les
plus grands – l'état paie pour elle.
Mais Goéland a d'autres plans.
Elle retrouve le frère de Suzanne, disparu un beau jour, parti en
Israël. Une organisation juive aide
Suzanne à le rejoindre. Suzanne après
Sèvres
Suzanne retrouve
son frère. Elle rejoint un
kibboutz. Les maisons d'enfants des
kibboutzim (dont j'ai gardé, comme spectateur, un grand souvenir) n'ont, pour
elle, pas grand chose à voir avec la maison des enfants de Sèvres. Les gens y
travaillent alors qu'à Sèvres, « les gens nous aimaient ». Goéland va lui
rendre visite au kibboutz lors de son voyage en Israël, pour recevoir la
médaille des justes, la médaille décernée en Israël pour des non-juifs qui ont
sauvé des vies juives pendant la guerre.
Le seul commentaire de Goéland en voyant la maison des enfants du
kibboutz : « Que 3 ou 4 enfants par chambre alors qu'il y a tant
d'enfants sans maison ! » Suzanne fonde une
famille, a des enfants.
« Parmi les gens qui s'occupaient des enfants à Sèvres, certains
étaient célibataires. Ils ne
fondaient pas de famille pour se dévouer à ces gosses à la dérive. » Elle revient en
France en 1965 et revoit Goéland et Pingouin installés avec la maison des
enfants de Sèvres, à Meudon-Bellevue.
Goéland lui organise une petite fête avec toute sa classe. Suzanne peut ainsi retrouver tous ses
amis. Elle a suivi son frère en
Israël quand eux ont fait leur vie en France. Ils étaient pour la plupart français
même si pendant la parenthèse de la guerre, la France ne les a pas toujours bien
défendus. Suzanne est
retournée à Sèvres plus récemment.
Elle a eu des difficultés à retrouver la rue Croix-Bosset, le numéro
14. La Grande Maison a
disparu. A la place, une école
moderne, l'école Croix-Bosset.
On ne reconnaît plus ni les murs, ni les rues… Le dernier mot de
Suzanne : « On a eu de la chance d'arriver à la Maison des
Enfants de Sèvres. Des gens
extraordinaires ! »
Propos
recueillis par Serge. PS : Suzanne
remercie l'institutrice de Croix-Bosset qui lui a permis de retrouver la vidéo
sur la Petite République de Sèvres.
Moi aussi, car c'est grâce à elle que j'ai pu avoir le grand plaisir de
parler à Suzanne. |