20 août
1944.
Aujourd'hui
dimanche. La journée s'annonce normale. Esprits un peu tendus. Il est vrai que
nous vivons dans l'ignorance des événements. A part les tuyaux de la « cuisine
» qui se contredisent à tout instant, nous ne savons rien. Au repas de midi,
petite discussion entre nous. Le « leîtmotiv » est toujours le même.
L'atmosphère est cordiale, on sent l'angoisse des jours à venir. Pour moi, les
enfants que j'aime tant sont toujours gais, mais l'économe l'est moins, car
j'appréhende pour le ravitaillement. Je vais sortir -il est 15 heures - avec
notre directrice, prendre la température... du dehors.
21 août.
Rien à
signaler. Si, nous avons tué un cochon, ceci nous permettra de passer la
semaine sans trop de restrictions. Je voulais partir à Paris, pour essayer
d'avoir des nouvelles, car ici nous ne savons rien. Mais le temps incertain ne
m'encourage pas à faire la route à pied. J'attendrai.
22 et 23
août.
Rien de
nouveau. J'ai lu l' « Humanité » que j'ai pu me procurer à Sèvres. Il y avait
quelques jours que nous étions sans journaux. Sa lecture ne m'apprend rien, on
se bat à Paris.
24 août.
Journée
calme. A 21 heures, visite à Bertrand. Celui-ci m'annonce que les troupes
françaises arrivent par Clamart et par le pont de Billancourt et cantonnent sur
la place du Parc. Essayons, avec la Directrice, de les rejoindre. Impossible de
passer, la Résistance nous en empêche. Un des siens harangue la foule qui se
masse devant la mairie. La « Marseillaise » retentit. Les cloches de l'église
sonnent à toute volée. Le curé de Sèvres est vraiment à sa place. Je crois que
cette nuit il y aura du grabuge.
25 août.
La nuit du
24 au 25 a été dure pour les enfants. Ceux-ci, accompagnés de leurs directrice et
monitrices, ont passé de minuit à 4 heures du matin aux abris. Canonnade
intense. Ce matin nous n'entendons plus rien. Vers 10 heures, passage
ininterrompu de troupes françaises et américaines. Pavoisement général.
Enthousiasme de la foule. Je suis heureux -comme elle du départ de l'occupant,
mais je ne peux partager l'enthousiasme de cette foule devenue nationaliste
cent pour cent. Mes sentiments ne peuvent pas être les mêmes, je ne peux renier
mon passé.
2
septembre.
Aujourd'hui,
départ définitif de notre infirmière (Hermine) et de Coco.
22
septen1bre.
Du 3 août
au 21 septembre, rien à signaler qui mérite d'être retenu. Aujourd'hui, par contre, arrivée de notre
cher Roger. Celui-ci parti -et pour cause - il y a quinze mois, nous est
revenu. Après l'accolade traditionnelle je le détaille un peu. Il a maigri, je
lui attribue 10 kilos de moins. Mais je le retrouve toujours le même, gai et
toujours railleur. La Maison va connaître à nouveau le beau temps de jadis. Le
soir, nous lui avons fait une petite réception. Les gosses, avant le dîner, lui
ont chanté quelques airs qu'il aime bien. Il les a remerciés et nous sentions,
nous, qu'il était très ému et combien, pendant son absence, il était toujours
avec nous.
Septembre
1945.
L'Aube de
la Paix... Encore des cartes d'alimentation... des vraies... des fausses...
encore des noms de guerre qu'on ne pouvait ou ne voulait oublier... des faux
noms qui cachaient une origine ;
septembre 1945, je devenais secrétaire à la Maison de Sèvres. M. Gambau,
l'Econome, m'ordonna, d'une voix brève qui évoquait le soleil du Midi :
Donnez-moi
le nombre d'enfants présents.
Quelques
minutes plus tard, je redescendais.
90,
Monsieur.
Vous ne
savez pas même compter, c'est faux. Refaites la liste.
Encore
quelques minutes et je balbutiai :
Monsieur,
je m'excuse, j'en trouve encore 90.
Son visage
devint rouge de colère et il explosa en frappant du point sur la table.
Vous ne
savez rien faire. Allez au diable, on avait encore bien besoin de vous...
Puis, se
radoucissant, en voyant ma mine déconfite :
Venez, on
va pointer sur ma liste.
Eh,
petite! S’écria-t-il en riant, Simard et Szmeka, c'est pareil. Colleu c'est
Cohen... Il y a peut-être maintenant 90 noms, mais il y a seulement 80 enfants.
Je ne
savais pas encore que 1e 8 mai 1945, les Simard étaient redevenus Szmekanowski,
les Colleu, Cohen; les Labert, Lamberger ; les Noble, Knopf ; Les Marceau,
Manger; les Drapier, Touchnaeder, etc., etc. Je ne savais pas encore qu'une
cinquantaine de personnes avaient perdu leur vrai nom en entrant à la Maison de
Sèvres entre 1941 et 1945, mais y avaient trouvé un refuge, une possibilité de vivre...
La sirène.
Oh vite, une alerte! Les avions rôdent au-dessus de la Seine. Nous
revenons de Paris et traversons le pont de
Sèvres sur lequel ne passe aucune voiture à ce moment-là. Toute l'équipe
se met à courir pour aller se réfugier dans une cave. D'un seul coup, je
m'allonge au milieu du pont et au même
moment mon béret s'envole vers la Seine. Tout cela parce que j'avais entendu
dire qu'il fallait s'allonger sur le sol quand les avions ronflaient au-dessus de nos têtes.
« J'enrage de ne pouvoir venir faire provision de chaleur et d'amour dans notre bonne vieille maison... « ... J'ai eu beaucoup de chance d'avoir grandi dans une telle ambiance... D'autres orphelins comme moi se dirigent dans la vie, sans but, sans souvenirs qui valent d'être respectés. C'est horrible de vivre dans de telles conditions. « Moi, grâce à vous, j'aime beaucoup de choses. En ce moment, par exemple, dans notre chambre, plusieurs camarades sont réunies pour écouter la IXe Symphonie de Beethoven... C'est plus fort que moi. Je pense tellement à Sèvres que je suis obligée de vous écrire pour vous dire que je suis heureuse parce que grâce à vous, je peux apprécier des choses aussi belles et aussi profondes qui embellissent la vie. »