Wolfenbüttel : la
prison abattoir
Sèvres est jumelée avec Wolfenbüttel,
ville allemande de Basse-Saxe, au sud de Brunswick, sur la rivière Oker. Les
contacts sont réguliers sans être très actifs. Des échanges de
"délégations" s'effectuent assez régulièrement.
La page consacrée à cette ville dans le
guide municipal de Sèvres y relève les séjours de Leibniz, du baron
Munchhausen, de Stendhal et de...François Mitterrand; on insiste sur l'histoire
intellectuelle de la ville (le premier journal allemand l'Aviso y aurait été
fondé) sur sa bibliothèque et son essor
économique d'après-guerre.
L'histoire officielle du jumelage indique
que les échanges entre Sèvres et Wolfenbüttel ont commencé lorsque l'Union
internationale des maires proposa en 1959 à Charles Odic, Maire de Sèvres de
choisir un partenaire allemand. M.Odic choisit Wolfenbüttel car il aurait fait
connaissance du maire de cette ville où il avait été prisonnier de guerre.
Cela semble très mince pour établir des
contacts aussi importants.
La charte du jumelage fut signée en 1973
par Georges Lenormand, Maire à l'époque.
Depuis, 20 ans de jumelage, d'échanges, de
drapeaux européens, de courses sportives etc.
Un livre d'histoire de classe de Terminale
de Duroselle attire la curiosité : pourquoi Wolfenbüttel apparaît-elle sur la
carte des "kommandos des camps"?
On la remarque aussi sur une carte dans
l'ouvrage "La libération des camps" de Christian Bernadac.
Une erreur forcément.
L'histoire officielle veut qu'il n'y ait
eu qu'un stalag, camp de prisonniers de guerre en Allemagne. De prison, nul
souvenir.
Et puis, un jour, un journal attire
l'attention; un journal, inconnu des kiosques, qui se fait le témoin des crimes
nazis, de la souffrance vécue par des centaines de milliers de prisonniers dans
des camps, des prisons. Et là encore, Wolfenbüttel!
"Le patriote résistant", journal
de la F.N.D.R.P. publie une lettre dans son numéro d'avril 1986 de M.Jean-Luc
Bellanger, ancien prisonnier de la prison de 1942 à 1945.
Et cette lettre démontre que Wolfenbüttel
possédait en dehors de sa bibliothèque mondialement connue, une prison-abattoir
dans laquelle de 1937 à 1945 au moins 516 personnes ont été exécutées, hommes
et femmes de toutes nationalités, allemands, belges, français, "un échantillonnage
de l'Europe anti-hitlérienne".
Précisons-le guillotinées. Cette
découverte apporte un réel malaise. Il ne s'agit pas de se lancer dans une
action vengeresse, ni de donner des leçons à quiconque. mais pourquoi n'en
avoir jamais parlé, ne pas le dire, ne pas s'en souvenir
Il n'y a pas toujours eu dissimulation, il
y a ignorance, une ignorance un peu hargneuse comme cet élu demandant sèchement
"à quoi ça sert de fouiller là dedans?". Ou du maire déclarant, en
conseil municipal à une question que je lui posais sur une participation à
l'édification d'un mémorial, qu'il ne voulait pas "s'immiscer dans les
affaires intérieures à Wolfenbüttel". Elus de 1959 qui ne s'interrogent
pas, élus de 1973 qui ne réagissent pas plus, élus d'aujourd'hui frappés d'amnésie.
Elus de 1995?
Jean-Luc Bellanger, ancien prisonnier de
la forteresse de 1942 à 1945 évoque ses souvenirs dans le numéro de septembre
1991 du Patriote résistant :
"On exécutait un condamné tous les
trois jours en moyenne, une cloche sonnait mais cette pratique avait été
abandonnée car son effet dans la prison et alentour était déplorable".
Ici, le 3 décembre 1943, une dizaine de résistants français de Poitiers, le
Groupe Renard, du nom de l'avocat qui dirigeait le réseau, ont été exécutés de
18 heures 34 à 18 heures 52.
"En 18 minutes, un moine, trois
étudiants, un huissier de justice, trois professeurs et un avocat ont été
supprimés."
Une vingtaine de notables d'un village
belge y furent exécutés.
"Les condamnés à mort étaient
regroupés au rez-de-chaussée du bâtiment gris, (...) ils marchaient jusqu'au
bâtiment de la guillotine, après un bref trajet en plein air."
Jean-Luc Bellanger évoque les terribles
souvenirs de trois années d'exécutions, de morts d'épuisement, de maladies
incurables comme la tuberculose.
516 guillotinés au minimum.
Le tribunal de Braunschweig où étaient
prononcées les condamnations est toujours vierge de toute plaque rappelant
l'activité des juges nazis.
Car il s'est trouvé des hommes, qui ont
tranquillement terminé leur carrière bien après la guerre, pour
"juger".
Pour juger Erna ,exécutée à 19 ans pour
"pillage" en novembre 1944 et acquittée finalement en 1991, grâce aux
efforts de sa mère qui luttait pour sa complète réhabilitation.
On travaillait à Wolfenbüttel, des déportés
NN ( Nacht und Nebel, a priori destinés à la mort) fabriquaient des jumelles
pour la Wehrmacht, ils étaient "employés" par la société Voitglander
de Braunschweig.
"Au début d'avril 1945, lorsqu'il
devint évident que les Alliés approchant, la prison serait bientôt libérée, les
gardiens prirent peur et, de crainte de voir la guillotine servir contre eux,
ils la démontèrent et en cachèrent les éléments en différents points de la
prison."
Les prisonniers en retrouvèrent les pièces
et exposèrent cette guillotine dès le 11 avril 1945.
Il s'est trouvé des allemands pour refuser
le silence : le bâtiment des exécutions, abandonné, devait être détruit au
début des années 80. Il était devenu un lieu où de nombreuses familles de
victimes venaient se recueillir.
Un juge allemand, le Docteur Helmut
Kramer, lança une protestation internationale qui aboutit en 1986 à la
conservation du bâtiment. Personne n'en a rien su à Sèvres. Pourtant Jean
Laurain, Ministre des anciens combattants, s'y associa, au milieu de 65 protestations
officielles de nombreux pays étrangers.
En 1990, à la veille d'élections, un
Mémorial et lieu de documentation sur la justice nazie et la peine de mort est
mis en place, avec une salle de documentation pour le public, dans un silence
sévrien assourdissant.
Il existe désormais à Wolfenbüttel
"un lieu de mémoire douloureuse, de souvenir et de mise en garde à la
fois, garantissant aux générations d'après-guerre l'accès à une information de
première main".
L'amitié qui nous lie à Wolfenbüttel exige-t'elle
que ce lieu doive plus longtemps rester ignoré?
Frédéric PUZIN
Une documentation complémentaire est
consultable auprès de Pierre SELIGMANN 115, Rue Brancas à Sèvres qui a réuni
une importante documentation, photos, cassette vidéo sur la prison.

![]()
1937-1945
Over 600 people are executed in the
Wolfenbüttel prison.
1945-1947
The English military government orders 67 death
sentences to be carried out.
Mid-1980s
The plan by the Lower Saxony Ministry of Justice to
tear down the former execution site is revoked as a result of
international protest from former political prisoners supported by judges
belonging to the trade union.
April 24, 1990
A documentation and memorial museum for the
victims of Nazi justice, commissioned by the Lower Saxony Ministry of
Justice, opens in the rooms of the former execution site.
October 1, 1993
The Lower Saxony State Center for Political
Education takes over the management of the memorial.
An execution site was built in 1937 in the locksmith`s shop located
in the courtyard of the former Wolfenbüttel prison. Up to thirty
executions per hour could be performed there either by guillotine or
hanging.
In the period from October 12, 1937 to March 15, 1945, more than six hundred men and women, foreigners and Germans were executed there. A few German civilians were convicted of capital offenses, but many more were sentenced to death for "plundering", "listening to foreign radio" or "illicit slaughtering of animals". Members of the German army were convicted of supposed "cowardliness", "desertion" or "self-mutilation". Another large victim group included foreign forced laborers, captives and prisoners of war from countries occupied by the German army who were, for the most part, sentenced to death by summary trial for petty crimes. Over seventy members of resistance groups from France, Belgium and Holland were executed at Wolfenbüttel. These death sentences pronounced by German special courts were kept under strict secrecy. Little is known about other victims such as Jews and Gypsies.
After liberation, from 1945 to 1947, the English military authorities ordered the execution at the Wolfenbüttel prison of 76 German war criminals and former foreign forced laborers who had been convicted of murder.
The execution site, which is situated within the functioning judicial penal institution, is structurally intact. The execution site remained untouched until the mid-fifties, when it was remodeled into an independent prison delousing unit. Since the fifties, increasing numbers of friends and families of victims who had been executed at Wolfenbüttel attempted to create a dignified place of memory for the victims. With their strong protests, they blocked the plans to tear down the former execution building and prevailed upon the Lower Saxony Ministry of Justice to establish a memorial and documentation center at the site.
Since the opening in April 1990, almost a thousand groups from Germany and abroad have visited the exhibit "Nazi Justice and the Death Sentence". The Lower Saxony State Center for Political Education took over the management of the memorial museum at the Wolfenbüttel prison on October 1, 1993. At the 50th anniversary of the liberation of the prison by the American troops, the first section of a new permanent exhibition about the penal system during