Le Livre d'Axel

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Du même auteur, Hirondelles sur le Web, Serge Abiteboul et Luc Blanchard, http://sevres-pratique.com/hirondelles

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Table des matières

Partie I: Kim

Zapping

Axel a gravi lentement la colline noire, s'est reposé quelques instants dans la grotte sans nom, a glissé sur les pentes neigeuses. Puis, protégé par le bruit des Gangines, il a partagé les secrets du monde virtuel de Gaïa.

Ben escalade la montagne. Le sommet semble toujours plus loin, toujours plus haut. Il est en Asie, dans l'Himalaya peut-être. Est-ce la calligraphie de la fleur ?

Il avance la main. Il ne peut lui faire mal. La robe découvre la cuisse et la cicatrice blanche sur la peau bronzée envahit l'écran. Le bruit de la soie est obsédant.

Quand quelques lignes de code se mettent à briller, ils se recueillent et remercient Exu. Est-elle ange, génie, diable ou simple lutin ? On raconte qu'elle s'ennuyait sur une colline désolée du coté de San José.

Fibo chasse la nuit. Les proies sont choisies pour qu'elles soient belles dans les rituelles peintures de guerre. Zig zags sur les jambes des guerriers Massaï. Le signe brun du serpent sur l'épaule.

La sueur coule sur son front, lui pique les yeux, se mêle aux pleurs, aux gouttes d'eau qui larment du plafond. La machine se remet en marche, bruyante, diabolique. Le parfum d'eucalyptus se mélange aux odeurs de savon.

Zapping pour fuir les pubs. Zapping pour multiplier les images. Zapping de la toile. Les moteurs de recherche mélangent les genres, détruisent la linéarité. La masse détruit le sujet. Le hasard crée les correspondances.

Lucinda

Le jeune flic relit le maigre dossier qu'on lui a remis. Il l'a posé sur le siège de sa moto. Pourquoi tant de bruit ? Le ministère de l'intérieur. Le secrétariat du Premier ministre. Pour une simple lettre anonyme ? Une banale histoire de trafic de déchets et une exécution mais aucune preuve. On reçoit souvent des lettres anonymes à la P.J. Le plus souvent, on les classe consciencieusement et on les oublie. C'est ce qui aurait dû arriver à la lettre code BZ02.45, ce qui serait arrivé si la lettre ne mentionnait Ludovic Rolin, un député R.P.R. à la réputation sulfureuse.

Sans Rolin, personne ne s'intéresserait à ce Samper, un inconnu, le dirigeant de Zieutela.com, une P.M.E. sans importance. Sur la photo, Samper sourit. Il a disparu depuis plusieurs jours. Tout le monde devrait s'en moquer. Ben trouve autrement intéressante la photo de la directrice des ventes de Zieutela.com. Kim est une jolie rousse au visage un soupçon vulgaire, trop sérieux, avec de grandes lunettes dorées. Est-ce qu'il devine de la férocité dans cette bouche un peu trop pincée, crispée, une sensualité aussi que les yeux cherchent à protéger ? Ben arrive à bouquiner des volumes dans un photomaton.

Il est temps pour lui de se rendre au rendez-vous de la jeune femme.

Les bureaux de Zieutela.com se trouvent à Sèvres, dans un immeuble neuf, en bordure des Bois de Meudon, très proche de la F18. Le quartier est perdu, comme coincé entre l'autoroute et la forêt. La rue étroite qui y mène grimpe au milieu des bois. Le long de la rue principale s'alignent quelques HLM de luxe, des immeubles de bureaux, un square un peu misérable et triste, une école maternelle assoupie. Des pavillons occupent ce qui reste de l'espace de ces quelques pâtés de maisons.

L'entrée de Zieutela.com donne sur une petite cour qui permet aussi d'accéder à l'atelier de sculpture de Sèvres Espace Loisir. Quand Ben arrive, plusieurs élèves discutent devant le perron, profitant d'une pause cigarette. Parmi eux, une jeune femme repère que Ben les observe et s'adresse à lui en se caressant un ventre qui pointe joyeusement en avant.

- Quatre mois. Vous voulez toucher ?

- Vous êtes dingue ? Je déteste les mouflets qui ne font que quelques centimètres, répond Ben.

Ben engage la conversation sur Zieutela.com. Les sculpteurs ne savent rien de leurs voisins. Ils viennent une fois par semaine et ignorent tout de l'entreprise qui partage leur cour. Un jeune boutonneux finit pourtant par murmurer le prénom de Kim. Les esprits se réveillent. Bon sang mais c'est bien sûr ! Une petite blonde dans une blouse trois fois trop grande pour elle a rencontré Kim au cours d'aquarelle du mardi.

Longue digression. La blonde explique la cérémonie du thé du mardi, de temps en temps des chocolats (le chocolatier du centre ville), parfois de la brioche ou un gâteau maison. Ben rapatrie la discussion sur Zieutela.com.

D'après la femme enceinte devenue très bavarde, Kim est une Américaine qui habite en France depuis longtemps, la petite amie du patron de Zieutela.com. Le prof de sculpture, qui les a rejoint, finit par s'inquiéter des questions de Ben. Le flic sort sa carte tricolore et annonce la couleur : "Enquête de routine sur Zieutela.com". Il n'a pas vraiment voulu cacher qu'il était flic.

S'ils continuent à répondre à ses questions, ils ne disent plus rien. Les bouches se sont cousues.

Les artistes retournent les uns après les autres à leur modelage. Seule, la jolie blonde (elle s'appelle Lucinda et habite rue Brancas) cherche à prolonger la conversation. Ben a le sentiment qu'elle en sait pas mal sur Kim et Zieutela.com. Comme les autres, elle ne veut plus rien dire. Ben a vite repéré la bourge Sèvres-rive-droite qui accrocherait bien un jeune flic plutôt mignon à son palmarès, juste pour le plaisir de frimer devant les copines. Un flic, un brin d'exotisme, l'odeur du machisme, le frisson de la violence. Lucinda est très mignonne et Ben ne voit donc aucune raison de lui refuser ce petit plaisir. Il lui passe discrètement sa carte de au-cas-où-vous-vous-rappelez-un-petit-détail.

Comme il commence à être en retard pour son rendez-vous, il prend congé. Dommage cette grande blouse ! Il aurait bien aimé savoir si le corps de Lucinda délivre ce que les grands yeux verts promettent.

Pour le faire patienter quelques instants, on lui offre un café dans la cafétéria de Zieutela.com, un cagibi. Quelques employés se joignent à lui. Ils ont compris qu'il enquêtait sur la disparition de leur patron. L'ambiance est sympa. Ben distribue ses cartes de visites.

Puis Kim vient le chercher et le conduit dans une jolie salle de réunion donnant sur les bois. La conversation s'engage. Elle reste fermée comme une banque suisse. Ses cheveux roux, presque rouge, très lisses, très longs, sont tirés en arrière. Surprise. La photo n'avait pas dévoilé les épaules assez larges, le corps musclé, un peu en chair. De la jeune femme, se dégage une présence physique, de la force, de la volonté, une étonnante intensité. Ses traits sont changeants, un peu trop anguleux. Le visage est, si c'est possible, encore plus sérieux que sur la photo, la bouche encore plus crispée. Ben n'arrive pas à déceler la moindre sensualité dans les yeux. Comment ai-je pu fantasmer sur ce glaçon, sur cette banquise ? Début de l'interrogatoire :

- Bonjour. Inspecteur Benjamin Kerouac, P.J. J'enquête sur la disparition de votre directeur, M. Samper.

- Je ne sais rien. Je n'ai rien à dire.

L'accent est très léger, à peine détectable.

- Vous n'aimez pas les flics ?

- Je n'ai rien contre la police mais il faut manquer de maturité pour faire ce genre de boulot. Passer sa vie à courir après les bandits, un truc de gosse.

- Vous rêvez. Notre boulot consiste surtout à écrire des rapports. Les méchants finissent toujours par faire des erreurs et nous n'avons plus qu'à les cueillir.

Elle pourrait être mignonne si elle s'habillait un peu mieux et surtout si elle perdait cet air coincé. Un gros soupçon de mauvais goût. Le tailleur trop long, sans forme, arrive presque à gommer toute féminité. Un parfum insistant bon marché, un rouge à ongles trop foncé, une coiffure ringarde.

Elle parle d'une voix basse, très grave, trop lentement, d'un ton monotone. Elle n'arrive pourtant pas à effacer tout à fait la vie qui se dégage d'elle.

- Vous savez où on peut trouver Samper ? Insiste Ben.

- Vous tirez bien au revolver ?

- Oui très bien. Samper ?

- Apprenez-moi !

- Peut-être. On verra.

Il aurait pu dire non. Juste parce qu'il a laissé cette porte entrouverte, Ben a senti la jeune femme se détendre. Il a cru déceler l'ombre d'un sourire. Suite de l'interrogatoire :

- J'aurais aimé que vous m'expliquiez votre boite.

Elle raconte. Ainsi est née Zieutela.com.

Tout a commencé par un logiciel mis au point par quelques italiens dans une petite université près de Milan. En utilisant des modèles mathématiques simples mais efficaces du corps humain et de quelques matériaux comme la soie ou le coton, le programme fait vivre des mannequins habillés et animés. Un jeune entrepreneur italien s'enflamme pour l'idée. Il la présente à Fibo et le même soir, après un dîner trop arrosé, ils décident de lancer une start-up. Fibo associe très vite Samper et Kim à l'entreprise. Elle définit le business model, écrit le premier business plan et trouve le nom Zieutela.com. Fibo en business angel leur a trouvé des venture capitals. Après quelques mois dans une greenhouse milanaise, l'entrepreneur italien se fait sortir pour incompétence, remplacé par Somper et la jeune pousse s'installe à Sèvres.

Suite des explications de Kim :

- Donc nous vendons sur Internet. La cliente se connecte sur notre site, Zieutela.com, pour faire ses achats. Elle donne ses mensurations et une photo de son visage. Ensuite elle choisit des vêtements. Il ne nous reste plus qu'à lui présenter une vidéo d'elle dans les fringues de ses rêves. Elle craque et dégaine sa carte de crédit. Le logiciel est véritablement génial. Nos gros succès sont dans les dessous super sexy.

La suite est affligeante. Kim nie bien sûr que Zieutela.com soit impliquée dans quelque trafic. Samper avait besoin de vacances. Il est parti pour une longue croisière de voile. Il a dû oublier de prévenir. Il est bien sûr injoignable. Elle n'est au courant d'absolument rien. Elle me prend pour un blaireau.

Elle l'exaspère. Pourtant, il est en train de tomber amoureux. Pourquoi ? Pour un charme secret que tout le mauvais goût du monde ne saurait effacer. Parce qu'il s'amourache un peu trop facilement.

Ben avance la main. Sa main le brûle mais il ne la retire pas. Honte. Elle a une cicatrice. Je n'aurais jamais pu lui faire mal. J'aurais aimé lui dire, lui expliquer, mais elle s'est enfuie, que je n'aurais jamais pu te faire mal. Ta cicatrice que j'ai caressée était entre nous comme une promesse. Je n'aurais jamais dû la toucher. Je n'aurais jamais pu. Qu'a-t-elle cru ? Qu'ai-je imaginé ? Sa cicatrice la protégeait.

Ben prend congé. Entre temps, le ciel s'est ouvert. Il déverse sur la banlieue des trombes d'eau. Le tonnerre résonne sur les Bois de Meudon.

Pourquoi les fenêtres de la salle de sculpture sont-elles tapissées de papier blanc ? Ben, qui vient d'allumer une cigarette, jette un oeil par-dessus. La jolie bonde, comment s'appelle-t-elle déjà ? Lucinda aperçoit le jeune flic à la lueur d'un éclair. Un sourire se dessine sur le visage de la jeune femme. Quatre, Cinq, Six ! Quand le tonnerre éclate, elle s'est décidée à ranger son matériel.

Un jour, je la retrouverai. Elle brossera sa joue de la main comme elle l'a fait ce soir là. Sa robe remontera un peu trop haut et découvrira ses cuisses et je ne verrai plus que sa cicatrice toujours aussi blanche sur sa peau bronzée. Je la retrouverai. J'avancerai la main. Je referai le geste mais elle n'aura plus peur. Elle se frottera la joue puis caressera mes cheveux. Sa robe remontera un peu trop haut et je ne verrai plus que sa cicatrice très blanche sur sa peau trop bronzée.

Ben finit sa cigarette. Lucinda l'a rejoint. Ils discutent quelques minutes sur le perron. Il lui raconte la disparition de Somper et l'enquête. Il suggère d'aller prendre un pot quelque part. Comme les bars ouverts à cette heure ne se bousculent pas, elle propose d'aller chez elle. Elle se serre contre lui sur la moto. Pour se protéger de la pluie ?

Son petit studio de la rue Brancas, minuscule, presque en sous-sol, a été aménagé à l'économie dans l'ancien garage d'une de ces vieilles demeures divisées récemment en appartements. Autant pour les déductions du flic le plus brillant du 92. Lucinda n'est pas une riche bourgeoise de Brancas. Elle est journaliste au Parisien. Elle a eu la chance de trouver ce studio même s'il est un peu cher pour ses revenus.

Ben se demande pourquoi elle l'a si facilement invité. Pour en apprendre plus sur la disparition de Samper ?

Le papier peint a une couleur de merde, la stéréo est minable, le whisky est nul. Pourtant, Ben a pris la peine de retirer la blouse de Lucinda et a vu sa peine bien récompensée.

Au secours ! On se calme. Ils viennent juste de se rencontrer.

Il n'y a pourtant pas grand chose d'autre à raconter.

Lucinda a déjà un ami qui habite Nice et qu'elle ne voit que le week-end. La semaine, elle se sent un peu seule. Elle a envie d'un peu de chaleur, envie de faire l'amour. Elle l'a trouvé mignon. Il l'a trouvée adorable. S'ils ne font pas l'amour très vite, Ben va se mettre à gamberger, cette histoire va durer des lustres et perturber son idylle balbutiante avec Kim.

Alors, ils se sont regardés. Ils se sont souris. Dès qu'ils ont pu, il lui a capturé la main et elle a déclenché leur premier baiser.

La jeune femme est toute petite mais son corps est élastique, magnifiquement balancé. Ses grands yeux verts pétillent de gaieté au milieu d'un joli visage finement ciselé. Les cheveux blonds très courts et la quasi-absence de poitrine lui donnent un air garçon. Elle n'est pas farouche. Elle compense son manque d'expérience, par une débauche de naturel, de bonheur, de fraîcheur. Elle rit.

Lucinda a bien commis l'erreur de choisir comme CD, le Boléro de Ravel. Mais, elle n'a pas appuyé sur la touche repeat et ils concluent l'amour dans un silence à peine troublé par le bruit de la pluie sur le Velux.

Ils sont détendus, presque assoupis. Ben allume une cigarette. Il a envie de s'enfuir, comme toujours après l'amour, envie de se taire et de se perdre dans la solitude de la ville. Lucinda a été très douce, si délicieuse qu'il s'en veut d'être ainsi. Il faudrait aussi perdre cette habitude ringarde de la cigarette après l'amour.

Quitte à parler, autant emmener la jeune femme à raconter ce qu'elle sait de Zieutela.com. Elle préfère d'ailleurs ça à une conversation qui pourrait devenir trop personnelle et ne se fait pas prier. Récit de Lucinda :

- Ils t'ont raconté vraiment n'importe quoi sur Kim. Elle n'est pas du tout avec le patron de Zieutela.com. Je la connais un peu. Elle habite un appartement au bout de la rue. Elle est avec un mec assez bizarre. Je ne sais pas grand chose d'elle mais j'en sais beaucoup plus sur son ami. Ça t'intéresse ?

- Il s'appelle Fibo. Il habite presque en face d'ici. Une quarantaine d'années. Origine très prolo. Il aime raconter que son père déchargeait des camions aux halles. Il est marié. Sa femme Maya a été l'épouse d'un député R.P.R. du coin, Ludovic Rolin.

- Tout le monde l'appelle Fibo, par son nom de famille, jamais Robert, son prénom. Il parle parfaitement plusieurs langues. Il passe une partie de l'année à l'étranger, Allemagne, Etats-Unis, ailleurs. Mais pour savoir ce qu'il y fait... Il possède une minuscule galerie de peinture aux puces de Clignancourt. À Sèvres, il connaît beaucoup le monde. Une de mes copines l'a un peu trop connu et ne le porte pas dans leur coeur. Selon elle, il sait se rendre utile pour faire obtenir des marchés avec les municipalités du coin, moyennant une bonne commission, bien sûr.

- Que dire encore de lui ? Un homme charmant, mais avec des défauts. De vieilles casseroles, des rumeurs. Un passage dans des groupuscules d'extrême gauche, plutôt comme casseur que comme idéologue. Il a même été condamné avec sursis pour avoir abîmé un type lors d'une contre-manif qui a dégénéré. Plus récemment, il s'est trouvé mouillé dans une affaire de marchés municipaux truqués sur Boulogne.

- C'est un dragueur permanent. Comme il a du charme, il fait un max de dégâts. Il ne s'agit plus là de commérages. Je peux certifier. J'ai eu droit à ses attentions, comme toutes les filles baisables du quartier. Je pense que c'est un malade. Il lui faut sans arrêt de nouvelles femmes. Au cours d'une voyage en URSS, il s'est fait arrêter avec une prostituée.

Ben interrompt :

- En tout cas, ma puce, tu es super informée sur lui.

Suite du récit de Lucinda :

- Je t'ai dit qu'il a du charme. J'étais intéressée. Alors, je me suis renseignée. Finalement. Merci ! Mais, non-merci ! Pas pour moi. Son style plaît. Style Luccini en moins gentil. Enfin pas du tout Luccini.

- Fibo se partage entre sa femme Maya et ton Américaine. Kim habite un appartement un peu plus loin dans la rue. C'est un peu compliqué. Kim et Maya se connaissent bien. Elles sont même apparemment amies. On dit que ça va plus loin que de la simple amitié. La rumeur parle de ménage à trois.

Elle a fini de raconter.

Alors, prétextant un rendez-vous auquel elle ne croit pas, Ben la quitte. Il rentre chez lui

Il passe plusieurs heures à surfer la toile. Il trouve des informations sur l'entreprise de confection dans différents sites plus ou moins officiels, notamment celui de la chambre de commerce. Il essaie le serveur de Zieutela.com et se choisit même une chemise. Et tout à coup, surprise, quand il a validé sa commande, le serveur lui retourne un message surprenant :

Pour l'inspecteur Kérouac seulement,

Apprenez tout sur Zieutela.com : cliquez ici ! 4

Intrigué, il suit les instructions. Et il se retrouve sur le serveur interne de Zieutela.com. On lui a fait franchir le firewall. Quelqu'un l'a infiltré. Un des employés qu'il a rencontrés à la cafétéria ? Kim ? Image d'une jolie rousse le guidant à travers un mur de feu. Les cheveux de la femme se confondent avec les flammes.

Il n'est pas facile de trouver quelque chose dans ces centaines de répertoires aux noms obscurs sans organisation apparente. Un fichier s'affiche à l'écran. Il s'agit des livraisons de Zieutela.com, des livraisons tout à fait disproportionnées. La petite entreprise possède deux gros camions et emploie trois chauffeurs. Une livraison dans le Var pour un carton de quelques chemises, d'autres du même style un peu partout en France, en Allemagne, en Espagne. Un autre fichier : plusieurs livraisons de machine outils en provenance d'Ukraine. Etonnant pour un petit vendeur de culottes de la toile ! Non ? Encore plus étonnant la manière dont un ange l'a aidé à obtenir ces infos. Nous vivons une drôle d'époque.

La liaison avec Zieutela.com s'interrompt.

Ben récapitule : Un P.D.G. disparu et une charmante directrice des ventes. Un député près du pouvoir. Une lettre anonyme et un trafic de déchets. Un génie du oueb qui lui veut du bien. Une petite entreprise douteuse. Que tout cela reste confus !

C'est la gendarmerie qui a finalement été chargée de l'enquête sur la disparition de Samper et de toute sa famille.

Ben continue pourtant à s'intéresser à l'affaire. Il demande à un stagiaire de surveiller Zieutela.com et d'enquêter discrètement sur le personnel. Cela ne donne rien. Pourtant, Ben sent que la boite cache quelque chose. Alors, soit ils se sont mis en hibernation à la disparition de Samper, soit le jeune stagiaire a besoin d'une visite chez un oculiste. En tous cas, ses rapports sont d'un vide abyssal.

Rien ! La lettre anonyme parle de décharge sauvage de produits chimiques et du meurtre de Samper. Les R.G. ont aussi pêché une rumeur de son exécution. Des bruits bandants et des gendarmes qui piétinent, une enquête qui ne mène nulle part.

Ben s'organise une perquisition discrète des locaux de Zieutela.com quelques jours plus tard. Cela ne donne rien.

Zieutela.com

Les jours passent. L'enquête sur la disparition de Samper est au point mort. L'enquête financière sur Zieutela.com n'apprend pas grand chose. La boite ne se porte pas plus mal qu'une start-up normale de la toile. Elle perd de l'argent mais c'était prévu. Le premier tour de financement venait de quelques financiers par hasard tous proches du R.P.R. mais pas de trace de Fibo. Presque en même temps, une aide importante de l'Anvar, un peu trop massive, un peu trop rapide. Le dossier a dû bénéficier d'appuis solides. Là encore rien d'inhabituel.

Une faillite prochaine causée par la disparition du patron ? Elle ne semple pas vraiment inéluctable.

Le jeune flic traîne son chef à l'annexe et devant un énorme pichet de Beaujolais, il essaie de lui tirer les vers du nez. Résumé de ce qu'il apprend :

- La lettre anonyme : Il n'y a pas grand chose sur la première page de la lettre, celle qui circule, dont tu as reçu une copie. Mais comme dans les fondations, tout est dans la deuxième partie. La deuxième page est au moins classifiée confidentiel défense. Elle met en cause des responsables départementaux et régionaux du R.P.R. Elle accuse aussi explicitement Fibo d'être responsable de la mort de Samper.

Ben retourne à Sèvres. Décidément, tout tourne autour de Sèvres. Il décide d'aller traîner ses guêtres du coté de Brancas où habite les Fibo et Kim. Petite gêne : il n'a pas très envie de tomber sur Lucinda qu'il a oublié de rappeler. Quartier bourge, portes fermées. On fait semblant de vivre sans voisins. Quasi porte à porte de Ben :

- Bonjour ! Inspecteur Kerouac, police judiciaire. Puis-je vous poser quelques questions ?

Ben ne se fait pas d'illusions. Il n'apprendra pas grand chose. Dès demain, tout ce que Fibo et le député Rolin comptent comme relations sera pendu au téléphone pour râler auprès des responsables de la P.J. et le jeune flic se fera engueuler. Mais, il faut bien faire quelque chose. Et, Ben se dit qu'à déstabiliser Fibo et les Rolin, au moins, il n'est pas à rien faire.

Pourtant, Ben touche presque tout de suite une bonne pioche inespérée avec une voisine des Fibo. Il a senti passer cette solidarité des femmes de plus de quarante ans et l'a laissée parler. Répulsion de la femme au foyer pour Kim qui a utilisé sa jeunesse, son charme pour voler le mari d'une autre. On sait accepter leurs réunions tardives, les missions qui les retiennent loin du foyer et leur boulimie de travail. On peut même accepter leurs pantoufles, leur golf et leurs infidélités, si elles restent discrètes. On peut supporter beaucoup car on a besoin du salaire, et accessoirement du père, de l'époux qui positionne dans la société locale. On accepte tout pour conserver le confort qu'ils procurent. Mais il n'est pas question d'admettre qu'une étrangère puisse détruire tout ça juste parce qu'elle est jeune et bien faite.

Elle raconte.

C'est l'histoire d'un homme qui, au milieu de sa vie, choisit la lumière d'une fille beaucoup plus jeune que lui. Une note un peu originale. Maya Fibo partage les torts. Elle acceptait trop facilement les maîtresses de son mari. Surtout, elle s'est éprise de l'architecte qui dirigeait les travaux de leur maison au point de proposer à Fibo une séparation pour quelque temps. Elle a vite réalisé son erreur. L'architecte ne tenait pas à mettre un point final à un célibat reconquis de haute lutte. Elle est vite revenue à la raison et a souhaité que Fibo regagne le domicile familial.

Ben a le sentiment de ne plus entendre la vraie histoire de Fibo et Kim, mais une vision déformée par la propre expérience de la voisine. Il la laisse continuer. Une enquête policière se fait aussi en accumulant des montagnes d'informations douteuses.

Fibo restait avec sa femme jusque là par habitude, sans vraiment se poser de question. Quand elle lui a demandé de partir pour prendre un peu de recul, il a pris sa suggestion au pied de la lettre. Il lui a fallu peu de temps pour s'habituer à l'idée de la quitter. Quand elle lui a demandé de revenir, il a commencé par demander un temps de réflexion. Quelques jours plus tard, il emménageait chez Kim, la directrice des ventes de Zieutela.com. (Parenthèse intéressante : pour la voisine, Fibo contrôle Zieutela.com.)

Maya entrait en dépression. Elle avait commis l'erreur de se placer dans la situation toujours ridicule d'une femme mure qui réagit comme une gamine en tombant amoureuse. On accepte cela plus facilement des hommes.

Ben encourage la voisine à continuer même s'il sent qu'elle surfe aux marges de la réalité. Suite :

- Dépression de Maya, psychothérapie. On rejoint la norme. Mais pas pour longtemps. Il n'est resté parti que peu de temps. Il est revenu. Et maintenant je ne comprends plus rien. Il vit chez Maya, mais aussi chez sa poule et surtout, on les voit souvent tous les trois ensemble.

Détresse dans la voix de la voisine. Son histoire s'écroule. Elle touche un monde trop exotique qu'elle ne peut pas comprendre et ça l'angoisse.

Ben questionne. La voisine continue :

- La poule de M. Fibo. Je pense qu'on peut dire qu'elle est jolie. Moi, je la trouve vulgaire. A mon avis, elle sort du caniveau.

Tout autre son de cloche pour le mari qui rentre juste du travail et qui reçoit Ben devant son garage.

- Kim est belle. Superbe. La classe. Un canon !

Regard en biais pour vérifier que Madame n'espionne pas.

- Jolie. Un corps de déesse. Vraiment la classe. A mon avis, très bonne famille et éducation dans les meilleures écoles. Bien qu'elle soit née aux Etats-Unis, elle parle l'anglais avec un accent d'Oxford. Fibo a vraiment trouvé la perle rare, surtout quand on compare avec sa femme. Maya n'est pas mal physiquement, mais coincée, un peu dépressive. Kim est le contraire. La gaieté, le charme. Bon.

- Fibo est retourné chez sa femme. Il voit aussi Kim. Maya et Kim sont très amies, vraiment, plus qu'amies. Elles ont des... (silence) Je crois qu'elles sont... (silence) Elles ont des rapports disons (silence) homosexuels.

Et un dernier clin d'oeil pour indiquer, entre hommes, que malgré ça, Kim aurait toutes ses chances avec lui.

Pour elle, Kim est vulgaire et sans intérêt. Pour lui, elle est classe et bandante. Allez vous faire une opinion. Ce qu'elle raconte n'a rien à voir avec la jeune femme que Ben a rencontré. La jalousie ? Mais ce qu'il raconte est aussi éloigné de la fille un peu quelconque que Ben a rencontrée. Fille quelconque dont il est d'ailleurs de plus en plus amoureux. Il n'est pas à une contradiction près.

Il faut souligner un aspect du caractère de Ben. Il fait partie de ces éternels amoureux. Quand il arrive à la P.J., il repère une petite standardiste. Elle est blonde comme les blés, un corps comme il les aime, pas très grande avec des formes bien rondes, des minis à vous couper le souffle. Ben va rêver d'elle pendant des années. Il suffit de presque rien pour nourrir cet amour silencieux, un sourire, un bonjour au détour d'un couloir. Il aurait suffi de pas grand chose pour... Pour quoi ? Ben, par timidité, saura se contenter des regards. Il vit ainsi le plus souvent dans le sillage d'un de ces amours secrets qu'il cultive. Ça ne l'empêche pas d'aimer d'autres femmes.

Que de chemin parcouru par le jeune Kerouac depuis qu'il a abandonné sa Bretagne natale ! Il est arrivé à Paris à dix-huit ans, pressé de quitter une famille un peu étouffante, rêvant d'être poète. Il a vécu deux ans de petits boulots, en profitant pour visiter un peu le monde. L'Inde, le Népal, le Pérou, le Mexique, la Thaïlande, l'Indonésie, parcours classique jalonné de rencontres avec des fous, des rêveurs, des junkies, des copines moitié dingues et un peu putes.

Ensuite, il entre à l'école de police, choix étrange, dicté par l'attrait d'une bourse. Une vague histoire de drogue est à deux doigts de le faire virer, mais il s'en tire. Il vit un an avec une institutrice post hippie. Céline lui fait découvrir l'écologie et la littérature sud américaine. Quand ils se séparent, le jeune homme a découvert la vie parisienne et développé un goût immodéré pour le couscous et la peinture expressionniste. Il est aussi un des rares inspecteurs parisiens à militer chez les Verts.

Ben suit ensuite une formation en informatique du C.N.A.M. Son mémoire de stage porte sur les systèmes experts. Il développe SherLog, un embryon de système d'aide pour résoudre des enquêtes policières. Il se passionne pour son travail, travaille comme un dingue et se fait quelques solides amitiés dans le milieu de la recherche en informatique.

Un itinéraire jalonné de rencontres importantes, comme celle de Céline, de Namru, bientôt de celles de Sebastian, de Sally et enfin d'Axel.

Agatha

Ben a hérité d'un nouveau dossier. On soupçonne Kim d'avoir essayé de descendre Agatha. Décidément la jeune Américaine se fait remarquer.

Ben démarre :

- Pourquoi avez-vous agressé Agatha hier soir ?

Kim met quelques secondes avant de répondre, consciente que tout ce qu'elle dira, pourra éventuellement être et sera utilisé contre elle.

- Si on doit se voir régulièrement, on pourrait se dire tu.

Ben refuse de se laisser distraire :

- Si vous voulez. Je suis chargé de l'enquête. Cela peut vous coûter cher. Vous reconnaissez avoir essayé de descendre Agatha la nuit dernière ?

Kim finit par répondre, avec un petit sourire :

- Arrête ! Je n'ai même pas essayé en rêve.

Ben n'attendait pas cette ligne de défense. Il dispose de suffisamment de preuves.

- Il n'y avait personne d'autre que vous hier soir dans les locaux de Zieutela.com, insiste-t-il. N'essayez pas de prétendre le contraire. La gendarmerie surveillait l'entreprise.

- Je n'ai rien prétendu. Je dis seulement que je ne suis pour rien dans l'agression contre Agatha.

- Alors qui ? Nous avons remonté la piste jusqu'à Zieutela.com. Un des gosses qui s'occupent de l'informatique ?

- Non. Laisse tomber ! On ne va quand même pas en faire un plat. Personne n'est mort que je sache.

- Si on va en faire un plat, un putain de plat. Le plat de tous les plats. J'ai l'ordre de pousser ce truc jusqu'au bout. Pour l'exemple. Que sais-tu exactement ?

- Presque rien et je ne veux rien dire tant que je n'aurai pas parlé à un avocat.

- On va déjeuner ?

- Pour que tu gâches le repas avec ces conneries ?

- Non ! Je te promets que je ne te parle pas d'Agatha avant le dessert. Et on parlera de Samper un autre jour.

- D'accord. Je connais un couscous gay, Porte de Saint-Cloud, propose Kim.

- On est parti !

Le repas est détendu. Ils ne parlent pas d'Agatha. Kim imaginait autrement ses rapports avec un flic.

Il me drague. Ce serait drôle. Il est plutôt mignon. Naïf, imprévisible. Nous avons fini de déjeuner, il va me raccompagner sur sa grosse moto, et il ne m'a toujours pas reparlé de son enquête.

Kim a mis le casque que lui a passé Ben. Ils sont installés sur la moto et s'apprêtent à partir quand arrive Marcel, la référence de Ben pour les milieux gays parisiens. Marcel évalue très vite la situation : Un des restaus gays les plus branchés de la capitale, son copain flic et un jeune homme qui se presse contre lui. Marcel :

- Ben. Je savais que tu y viendrais.

- Tu as le droit à deux questions, répond Ben amusé de la méprise.

Marcel décide d'adresser ses deux questions au passager de Ben. Il le pointe d'un doigt et demande :

- Ben est ton amant ?

Kim nie de la tête.

- Il aimerait l'être. Non ?

Kim est tout à coup gênée. Que répondre ? Qu'elle ne sait pas ? Qu'il la drague discrètement ? Elle s'en tire en éclatant de rire et retirant son casque. Au son de la voix, Marcel a compris son erreur.

Marcel fait rapidement une bise à Kim et s'approche pour en faire autant à Ben qui tend la main. Un rituel. Avant de rentrer dans le restau, il se retourne et crie au jeune flic :

- Tu vas la sauter ? Je suis sûr que c'est un bon coup.

La porte du restau s'est refermée sur lui. Kim murmure :

- Qu'est-ce qu'il y connaît, l'autre ?

Le silence s'installe que Kim ne sait comment rompre. C'est lui :

- J'aimerais que nous fassions l'amour.

Elle s'approche de lui, le regarde dans les yeux. Sa bouche s'approche. Il pense qu'elle va l'embrasser mais elle lui murmure :

- Mon petit chou. Ce n'est pas dans mes plans.

Il décide qu'ils peuvent aussi bien causer ici qu'ailleurs :

- Alors qui a agressé Agatha ? Quelqu'un qui voulait se faire passer pour toi ?

- Mauvaise pioche.

- Arrête de jouer. Dis moi ce que tu sais.

- Écoute. Jusqu'à hier, je n'avais jamais entendu parler d'Agatha. Je ne sais toujours pas ce que fait cette machine. Je ne sais rien. Je faisais de la paperasserie enfermée dans mon bureau et je n'étais même pas connectée. Sunny, l'ordinateur de Zieutela.com, était seul.

- Quelqu'un a pris le contrôle de Sunny et a attaqué Agatha ?

Explications de Kim :

- Non ! Quelqu'un s'est fait passer pour Sunny et a attaqué Agatha. Agatha a répondu en attaquant ma machine. Elle est arrivée à mettre à genoux Sunny. Mais une sécurité de Sunny s'est déclenchée, a coupé les connections et a tout re-configuré. Quand Agatha a essayé de recommencer, Sunny s'est mise à l'intoxiquer.

- Lui passer de fausses données. L'intoxiquer. Sunny générait des fichiers virtuels gigantesques qu'elle retournait en résultats aux robots de recherche d'Agatha. Cela a créé une brèche dans le firewall d'Agatha et Sunny s'y est engouffrée. C'est un démon de sécurité écrit par Axel un de nos jeunes qui a fait tout le boulot. Sunny avait des ordres : s'introduire chez l'assaillant et causer assez de dégâts pour le dissuader de recommencer, certainement pas détruire Agatha.

- Voilà. Sunny n'a fait que se défendre et a démoli son adversaire, résume Kim avec des tas de fierté dans la voix.

Ben ne comprend pas tout. La jeune femme lui plaît de plus en plus et même s'il n'a pas la moindre confiance en elle, il aimerait bien lui raconter ce qu'il sait d'Agatha. Il hésite et finit par sortir son ordinateur portable de sa sacoche. Il a une copie du journal d'Agatha pendant l'attaque.

Kim l'étudie en silence. Puis elle éclate de rire :

- L'attaquant a utilisé un bogue bien répertorié, une petite faiblesse dans la gestion des DNS, pas grave tant que quelqu'un ne s'amuse pas à vous balancer des millions de requêtes.

Ben ne voit pas ce qu'il y a de drôle. Elle continue.

- Je t'ai dit que personne ne pilotait Sunny. Regarde les temps de réactions d'Agatha. Ils sont bien trop courts, quasi identiques à ceux de Sunny. Personne ne pilotait Agatha non plus. Deux machines qui s'agressent. C'est dingue.

- Agatha contrôle l'un des portails les plus importants de France. Elle a été arrêtée pendant plusieurs heures. Cette agression a causé des millions de francs de perte. Et tu m'expliques que c'est une histoire de deux gonzesses virtuelles qui se foutent sur la gueule. Pour s'amuser ? Elles se disputent pour une histoire de mec ? Merde ! J'en ai ras le bol des informaticiens. Ils ne font jamais rien simplement. Je suis flic pas psychoroboticien. Comment j'explique ça à mes chefs ? Ne vous inquiétez pas les potes. Tout va s'arrêter de tourner parce qu'une merde virtuelle a ses vapeurs. Notre monde peut foutre le camp parce qu'une machine a ses ragadas. C'est ça que je dois aller leur expliquer ?

Kim continue à analyser le journal tout en prêtant une oreille distraite à Ben. Elle se décide à expliquer. La thèse de Kim :

- Zen ! Comme dans les westerns, on va te trouver un coupable, bien pourri, bien immonde. Je t'explique. Agatha et Sunny n'y sont pour rien. Deux petites soldates qui faisaient leur boulot et un badgaï.

- Tu vois ces premiers messages. Cela ne vient pas de Sunny mais d'une machine qui se fait passer pour Sunny. La syntaxe n'est même pas correcte. Regarde cette adresse.

- Le badgaï connaît bien les talents de Sunny. Je suis prête à parier qu'il s'agit de quelqu'un qui s'est fritté par le passé avec ma machine et qui a compris sa peine. Donc il se fait passer pour Sunny. Il a aussi étudié Agatha et sait très bien comment elle va réagir. Tout ça est organisé de manière magistrale. À partir d'un certain point, il ne peut plus avoir prévu ce qui allait se passer. Cela devient de l'improvisation, et ça devient vraiment génial.

- Tu ne comprends rien. Ne t'inquiète pas. Je ne suis pas encore très claire. Mais ça vient doucement. Reconstitution mon chou :

Dimanche 23:12, le badgaï se fait passer pour Sunny et attaque Agatha. Regarde ! Ce n'est pas la vraie adresse Sunny. Agatha résiste facilement à cette première attaque.

Dimanche 23:21, Agatha, croyant que l'attaque vient de Sunny, répond en envoyant massivement des milliers de messages à ma machine.

Dimanche 23:21 à 23:37, on assiste à une escalade. Agatha et Sunny essaient mutuellement de se submerger de messages.

Dimanche 23:37, Sunny, qui ne fait pas le poids comme puissance de calcul, commence à décrocher. Elle se déconnecte du réseau et se re-configure.

Dimanche 23:44, Sunny revient et a droit dans les minutes qui suivent à une nouvelle attaque d'Agatha. Cette fois, Sunny a changé de stratégie. Elle ne refuse plus les requêtes mais renvoie des gigaoctets de données artificielles. Regarde bien ! Le badgaï avec tout un paquet de machines déclenche un feu de requêtes pour aider à écrouler Agatha. Les messages de Sunny combinés à ceux du badgaï finissent par bloquer Agatha et un cheval de Troie envoyé par Sunny démolit son firewall. Regarde ! Du travail d'artiste.

Dimanche 23:55. Le badgaï en profite pour s'introduire aussi. Pour faire quoi ?

Résumé : Quelqu'un veut obtenir des infos détenues par Agatha ou souhaite détruire certaines de ces infos. Il orchestre un frittage entre Sunny et Agatha. Sunny avec l'aide du méchant gagne la bataille. Le méchant s'infiltre alors dans Agatha juste après que Sunny ait fait exploser le firewall. Il fait ce qu'il a à faire et disparaît.

Elle répond à une interruption de Ben après un long examen des traces :

- Le badgaï a eu accès à Agatha pendant au moins vingt-cinq minutes. Il n'est pas sûr qu'il ait obtenu tout ce qu'il cherchait. Agatha était en mauvais état pendant ce temps là. Donc ses temps de réponses devaient être très lents. Il fait quoi ce portail ?

- Il héberge des sites oueb et des tas de lignes de causeries.

Kim réfléchit. Puis :

- Je parierais pour les causeries et plutôt du cul, de la pédophilie ou du sado-maso. Des gens friqués parmi les clients du portail ?

Ben ne répond pas. Le portail gère des centaines de groupes et des dizaines de milliers d'internautes. Tout vérifier prendrait des mois. Sans compter les aspects légaux. Ils ont déjà eu du mal à convaincre les propriétaires du portail de leur laisser un accès officieux à leurs banques de données. Il interroge Kim :

- Je veux me faire sérieux le mec qui s'est payé Agatha. Tu es sûre que cela n'a rien à voir avec la disparition de Samper ?

- Ben voyons. Le prochain meurtre à Sèvres, tu vas aussi me le mettre sur le dos ?

Ben propose de la raccompagner.

La lettre

Sur la moto, elle s'est serrée très fort contre lui. Il gare la moto et la raccompagne jusqu'à sa porte. Quand ils marchent, leurs mains se frôlent et il a l'impression que comme lui, elle fait tout pour. Un camion passe dans un énorme vacarme. Pour ne pas interrompre leur conversation, il a approché sa bouche de l'oreille de la jeune femme. Elle s'est légèrement déplacée pour que ma bouche frôle sa joue. J'ai l'impression que ses yeux inventent sans arrêt des jeux pour se coller aux miens. Je ne me suis pas mépris sur ces signaux ? Une invitation ?

Elle lui demande alors :

- Pourquoi as-tu choisi d'être flic ?

Il répond quelques phrases conventionnelles, habituelles. Comment a-t-il pu si mal décoder l'attitude de la jeune femme ?

Erreur cette main qui cherchait et frôlait la mienne ? Erreur son corps sur la moto qui sentait le mien ? Erreur ses regards ?

Il parle toujours mais le coeur n'y est pas. Tout est étrange chez elle, à commencer par son ménage à trois avec Fibo et Maya. Il ne croit plus en ses chances. Pas ce soir. Sans doute jamais. Il est temps de partir. Est-ce qu'il va lui serrer la main ? Lui faire une bise ?

Elle lui propose de prendre un dernier verre. Elle le fait entrer, lui colle un verre de whisky dans la main et le quitte pour aller se changer.

Il pense à ce qu'il a déjà appris sur elle. Une note de la police de San Francisco :

Kim Brown née à Santa Barbara, Californie. 25 ans. Blanche caucasienne. Cheveux roux, yeux marrons. Célibataire. Sa mère travaille comme caissière dans un seven eleven de San Pedro. Un demi-frère habite Miami, Floride. Le père a vécu quelques années à San Felipe en Baja California. Puis il a disparu. Une soeur est morte d'overdose en 1995. Kim est partie à dix-huit ans pour l'Europe. Elle possède toujours (emprunt en cours) une maison au 3100 Amarillo Ave. Hayward. Elle a un bachelor of science de Stanford, en informatique. Elle a travaillé comme ingénieur pour une boite de jeu informatique, Match Game, Mountain View, qui a fait faillite depuis. Elle a aussi longtemps été employée par Bay Massage, Menlo Park.

L'enfance de Kim. Les Misérables, version corrigée USA-fin-20ème-siècle avec welfare, armée du salut, églises, et le reste. La banlieue de San Francisco. Quand son alcoolo de père disparaît sans laisser d'adresse, Kim est encore à l'école primaire. La mère ne trouve que des amants minables et, entre deux dépressions, lave des voitures, bosse dans des fast food ou des super marchés. Les enfants s'élèvent seuls. Kim accumule les renvois du collège, les fugues, rencontre son premier juge, pas pour de vrai, un juge pour enfant. Un de ses anciens professeurs la décrit comme très intelligente mais rebelle. Puis déclic, Kim devient l'intello, dans un quartier où ça ne se fait pas trop. Elle entre dans ces quelques petits pour-cent qui surprennent seulement par l'existence même d'une possibilité de réussite scolaire.

Les informations qu'il a réunies sur elle sont loin de la dépeindre comme la gentille princesse qu'il voulait imaginer. Il repense à cette escroquerie sordide, sadique, d'une vieille voisine, qui aurait dû la conduire en prison si la vieille dame n'avait retiré sa plainte. Peut-on être amoureux d'une telle médiocrité ?

Ben a appris beaucoup de choses sur la jeune femme. Il s'est forgé une illusion qu'il faut maintenant arrimer à la réalité, recentrer, limer, reconstruire, restructurer.

Ben est surpris par le luxe de l'appartement. Tout est de très bon goût, super chic, super cher.

Il visite discrètement le salon. La bibliothèque lui raconte qu'elle lit peu. Les tiroirs du secrétaire sont bien rangés. Le PC est bloqué en attente de mot de passe et ne peut donc rien lui apprendre. Kim vient d'imprimer les programmes de ciné de Beaugrenelle. Ben découvre quelques lignes noires assez fines au bas des pages, un défaut de l'imprimante, le même défaut que sur la fameuse lettre anonyme.

Kim revient. Elle a changé sa tenue de secrétaire trop austère pour celle d'une bourgeoise branchée. Chevelure rousse lâchée, bronzage, sourire école-de-commerce.

Il n'est pas un spécialiste de la langue de bois alors il se lance sans tenter de finasser. Il a sorti une copie de la lettre anonyme de son portefeuille et attaque :

- Kim. Tu nous as envoyé cette lettre qui a déclenché l'enquête sur Zieutela.com. Maintenant, tu nous racontes que tu n'es au courant de rien. Tu me fais perdre mon temps.

Le sourire de Kim s'est figé. Elle a jeté juste un regard à la lettre anonyme. Il a cru déceler, un instant, une note d'angoisse dans son regard. Elle a peur. Mais elle retrouve vite son assurance.

- Ne vas surtout pas raconter ça ! Si certains l'entendent, ma peau ne vaut plus rien. Ce sont des conneries.

- La fameuse lettre anonyme présente quelques lignes noires très fines en bas de la page. Exactement le même défaut d'impression que sur ton imprimante. Cela ne peut pas être par hasard.

Elle a regardé les lignes noires, la signature involontaire de son imprimante. La surprise de la jeune femme semble bien réelle, un début de panique. Ben se surprend à la croire.

- Je n'ai jamais écrit cette lettre. Je ne sais pas comment elle a pu être imprimée ici. Mais ça me met dans de sales draps. Est-ce que tu peux me proposer l'immunité et une protection ?

- Nous ne sommes pas aux États-Unis. Je ne peux rien te promettre. Mais comprends-moi. Je veux trouver Samper s'il vit encore. S'il est mort, je veux son assassin et ça n'est pas toi. Non ? Je veux les vrais coupables, les chefs. Toi ? Je peux t'éviter la taule si tu n'as rien fait de trop grave. Quant à une protection, dis-moi de quoi.

Elle a repris son assurance et le regarde en souriant.

- Tu tires bien au revolver ?

- Si nous parlions sérieusement pour changer.

- Alors, l'immunité ?

- La loi française n'est pas très branchée sur ce genre de machin. Mais racontes-moi des trucs qui me plaisent et on verra ce qu'on peut faire.

- Tu es de quel signe du zodiaque ? Demande-t-elle.

Puis quelques secondes de silence et elle raconte.

Il s'agit de trafic de déchets industriels que, pour faire des économies, on balance un peu n'importe où. Samper était responsable de tout ça. Il débarrassait quelques petites boites de produits chimiques embarrassants à des prix défiants toute concurrence. Petits trafics minables sans envergure. Fibo n'a rien à voir là dedans si ce n'est son amitié avec Samper. Il se doutait de quelque chose, mais comme Samper arrosait gentiment le R.P.R. du département, il préférait fermer les yeux.

Cette histoire aurait pu être intéressante deux semaines plus tôt mais elle contredit trop tous les détails que Ben a grappillés dans son enquête. Même pour faire plaisir à Kim, le flic ne peut croire une seconde en l'innocence de Fibo. Si celui-ci n'apparaît nulle part officiellement dans Zieutela.com, Ben est convaincu qu'il en est le réel patron et que le trafic de déchets ne s'est pas limité à quelques broutilles.

Trop de faits rendent invraisemblable la version de Kim. Donc, pourquoi perdre plus de temps à l'écouter ? Il prend congé. Elle hésite. Finalement, elle applique son hygiène de vie : prendre ce que l'on désire.

Elle le suit sur le pallier et s'approche de lui. De sa main gauche, elle saisit la main de Ben ; de sa droite, elle lui capture le cou fermement. Son regard se visse sur celui du jeune flic comme dans les films. Leurs bouches se rapprochent. Elle a le goût de la cerise. Elle embrasse durement. Elle a l'odeur de la pluie qui menace. Le baiser dure et elle ferme les yeux. Elle presse son corps contre celui de Ben.

Ils se séparent. Il descend l'escalier.

Il ne sait plus. Il n'est même plus certain que cet instant ait vraiment existé.

Il voudrait retourner chez elle. Il hésite. Il remonte quatre à quatre les marches. Il est presque sûr de l'étage. Mais quelle porte ? Il ne sait plus. Celle-ci sans doute. Il n'ose pas utiliser la sonnerie. Il frappe silencieusement, puis un peu plus fort. Le silence redevient intégral. Il se décide à utiliser la sonnerie qui déchire la nuit. Toujours pas de réponse. Elle ne veut pas m'ouvrir ? Ce n'est pas la bonne porte ?

L'église voisine annonce l'heure juste. Il a encore sur les lèvres le goût de Kim. Il repart.

Ben avance la main. Sa main le brûle mais il ne la retire pas. Impression fugitive. Je reconnais la cicatrice. Je n'aurais jamais pu te faire mal. Ta robe remonte un peu trop haut et découvre tes cuisses et je ne vois plus que ta cicatrice toujours aussi blanche sur ta peau bronzée. J'avance la main. Je caresse la cicatrice.

Quelques notes sur le Pilot de Ben.

7 novembre : Reprendre toute l'enquête à zéro.

15 novembre : Pourquoi refusent-ils de me donner la seconde page ? Fibo et Kim ont disparu.

20 novembre : Kim est revenue. Zieutela.com contre toute attente existe toujours et n'a pas déposé son bilan. Nouveaux investisseurs.

13 décembre : J'ai enfin cette page. Des accusations mais pas une ombre de preuve ! Fibo à son tour est revenu.

15 décembre : Rencontré Lucinda qui fait une enquête sur le traitement des ordures dans le 92. Echangé notre pénurie d'information. Elle m'a donné le nom d'une usine de produits chimiques qui aurait utilisé les services de Zieutela.com. Je lui ai balancé la deuxième page. Si elle peut la vérifier, elle publie. Garder le contact. Retrouver les chauffeurs de ces putains de camions.

Extrait d'un l'article du Parisien début novembre : "... Tout cela ne porterait pas trop à conséquence. Mais les disparitions mystérieuses de Samper, le patron de Zieutela.com, et de Mme Busrenne, une permanente du R.P.R. qui serait aussi impliquée dans cette affaire, la rumeur non vérifiée de la mort du premier, laissent songeurs. Ils n'ont pas disparu pour quelques fûts de produits chimiques déposés au mauvais endroit... "

Bagneux

L'enquête est noyée dans le train-train. La surveillance de Zieutela.com continue. Ben décide de retourner voir Kim, pour l'enquête, parce qu'il en a envie. Ben :

- Bonjour ! Inspecteur Kerouac, P.J. Quand puis-je avoir un rendez-vous avec la Mme Brown ? C'est important.

- Demain, cinq heures. Super.

- Non. Aucun problème. Ça peut attendre jusqu'à demain.

- Dites. On vous a déjà dit que vous aviez une voix géniale.

- Non. Je suis sérieux. Une voix aussi grave et sensuelle, ça devrait être classé trésor national.

- Mais, non. Je ne déconne pas. Je passe énormément de temps au téléphone pour mon boulot et je suis devenu hyper sensible aux voix féminines. Je crois que je viens de tomber amoureux de la votre.

Ben a discrètement monté le son de sa chaîne stéréo et bien sûr la standardiste de Zieutela.com finit par poser la question que Ben attend et sa réponse est toute prête :

- C'est un CD de Louise Attaque. Ils passent ce soir à Bobigny. J'ai deux tickets. Ça vous dit de venir avec moi ?

- Mais non je ne vous propose pas ça pour vous tirer les vers du nez sur votre patronne. J'adore le son de votre voix et je vous invite à un concert... et à plus seulement si affinité. Et le plus n'aurait rien à voir avec une enquête de police.

- Vous serez où vers 19 heure ?

- Je passe vous prendre à Zieutela.com à 19 heure ? Vous n'avez rien contre les balades en moto ?

- Super.

Le lendemain. Bureau de Kim.

Ben est en cuir, casque de moto sous le bras, cheveux un peu trop longs, pas coiffés, boucle d'oreille, t-shirt aux couleurs un peu trop passées pour un inspecteur de police, jeans bien trop élimés.

Kim entre. Elle porte un tailleur noir super court qui met en valeur ses longues jambes. Sa chevelure rousse sous un bandeau noir encadre son visage intéressant éclairé d'énormes boucles d'oreilles noires comme le vernis des ongles. Décolleté plongeant sur une poitrine chaleureuse. Les mains qui tremblent légèrement trahissent la tension. Elle demande à Ben :

- Ça a marché avec Murielle ?

- Elle ne dévoile pas vos secrets. Je ne dévoile pas les siens.

Il est dans le vague complet. Il a l'impression que Kim depuis le premier jour l'a pris pour un blaireau et il n'aime pas ça. Il lui bredouille une série improvisée de questions sans vraiment de liens entre elles, la plupart sur des détails sans aucun intérêt. Il n'écoute même pas les réponses. La bizarrerie de certaines questions, le manque d'intérêt évident de Ben pour les réponses, réussissent à faire perdre à Kim sa belle assurance. Quelques gouttes de sueur perlent de son front. Elle se frotte plusieurs fois la joue du dos de la main. Elle s'énerve. Elle meuble les silences en tapotant sur son bureau avec un stylo.

De son coté, Ben a de plus en plus de mal à éloigner son regard de l'échancrure du corsage, des cuisses bronzées qui s'enfoncent dans la jupe trop courte. Silences.

Il avance la main. La cicatrice. Je n'aurais jamais pu te faire mal. Je ne vois plus que la cicatrice toujours aussi blanche sur la peau bronzée.

La nervosité de la jeune femme lui semble familière. Le dos de la main sur le joue. Des souvenirs émergent.

Une banlieue sinistre. Ben vient juste d'arriver à Paris. Pavillons. Clair de lune jouant à cache-cache avec un ciel si triste. Rues désertes. D'autres pavillons. La lune se dégage d'un gros nuage et éclaire une longue avenue qui descend vers la vallée. La silhouette au loin d'une jeune fille qui fait du stop au milieu de la nuit. Il s'arrête. Elle demande

- Vous allez vers Bagneux ?

Elle a un joli accent anglais, américain peut-être. Il lui fait du menton le signe de monter. Ensuite, ils échangent des banalités pour meubler les quelques minutes de la course.

- Ça roule bien et je ne suis pas pressé. Je vous approche.

Le regard en coin du jeune homme hésite entre la masse de cheveux roux et les longues jambes de la jeune fille. Ben a une vieille voiture de sport. On y est assis très bas. Les jambes remontent et surtout la jupe trop courte de l'inconnue.

Il essaie de se concentrer sur la conduite. Mais il ne vit plus que par ces centimètres de peau qui se découvrent. La jeune femme (pour lui, elle deviendra l'Américaine de Bagneux) a dû s'en apercevoir car elle tire régulièrement sur sa jupe mais sans succès. Une petite cicatrice blanche en forme de poire s'exhibe.

Elle est tendue. Elle se frotte plusieurs fois la joue du dos de la main. À ses silences, il sent qu'elle regrette d'être montée dans cette voiture, de se retrouver seule au milieu de la nuit avec un inconnu.

Il aurait pu tourner encore à droite et rejoindre sa route. Il a continué vers Bagneux. Une autre voiture aurait pu s'arrêter avant lui. Il aurait pu prendre un autre chemin. Tant d'autres choses auraient pu se passer.

Le silence s'installe.

Ben la rêve comme la jeune soeur qu'il n'a pas eue. Elle aurait pu tomber sur un salaud qui aurait profité de la nuit, de l'isolement, qui aurait profité d'elle. Il se félicite de l'emmener à bon port.

Elle est amante. Elle verra en lui l'homme qu'elle attendait. Elle l'invitera chez elle. Ils feront l'amour.

C'est une jeune môme effrayée qui fera tout ce qu'il veut. Elle a peur. Si j'insiste un peu, elle n'osera pas refuser.

Pour quelques billets, elle fera n'importe quoi. Il aurait dû marchander avant de la prendre. Ils auraient fait l'amour juste pour le prix de la course. Une fille seule qui fait du stop dans cette banlieue déserte au milieu de la nuit. Elle fera ce qu'il voudra pour un peu de d'argent. Combien ? Ai-je assez dans mon portefeuille ? Ce serait un peu gênant de regarder et de compter. Si je n'en ai pas assez, faudra-t-il chercher un distributeur. S'il y en a trop, il faudra le planquer pour qu'elle ne devienne pas trop gourmande.

Une jeune soeur, un bon coup, une putte, une gosse effrayée. Ben hésite entre ces scénarios, les mélange.

Le temps passe vite, trop vite. Ils entrent dans Bagneux.

Des couleurs flambent devant ses yeux. Est-ce ainsi que l'on devient violeur ? Parce que quelques centimètres de chairs ont fait céder des digues qui n'étaient pas solides.

Il suit les indications de la jolie américaine. Le moteur enfin arrêté leur permet de découvrir les bruits étouffés de la ville. Elle brise le silence :

- Je te propose un game, un jeu. Tu regardes. Tu peux dire et faire ce que tu veux mais tu ne touches pas.

- Si je touche ?

- Sorry. You loose.

- Je perds quoi ?

- Je disparais dans le fumée.

Sans attendre son accord, elle commence. Elle frotte lentement sa jupe sur la peau. Au hasard des mouvements de sa main, elle la remonte parfois très haut, pour parfois la tirer très loin vers le genou. Le tissu glisse sur la jambe. La cicatrice blanche se découvre et disparaît au rythme de ses mouvements. Le bruit de la soie devient obsédant. De son autre main, elle se caresse le bras, l'épaule. Elle se passe lascivement la langue sur la lèvre. Chaque mouvement est presque décomposé, interminable ; chaque geste traîne. Elle suit une musique étrange, mécanique, silencieuse. Frottement de la soie. Glissement de sa langue. Erotisme. Vulgarité des gestes un peu gauches. Elle revient sans cesse sur cette jambe qui se dénude peu à peu jusqu'à laisser entrevoir parfois un triangle de tissus blanc. Attente obsédante, presque douloureuse, du retour de ces apparitions. Les mouvements sont exotiques, brûlants de sensualité, maladroits.

Le souffle du jeune homme occupe tout l'espace.

Il avance la main et la pose sur le genou de la jeune fille.

Parce qu'il a l'argent, la voiture, la puissance, il se sent autorisé. Parce que son désir est trop fort, sa main a dérapé jusqu'à ces quelques centimètres de peau qui brillent dans la lumière pâle d'un réverbère. Il l'a touchée.

Il lève les yeux. Il la regarde et découvre qu'ils partagent la même panique.

La main de Ben le brûle mais il ne peut plus la bouger. Est-ce simplement comme cela que l'on devient un violeur ? Parce qu'on a voulu garder sa main sur la jambe d'une fille quelques instants de trop ? Parce qu'elle s'est mise à crier et que l'on a voulu la faire taire ? Parce qu'on a saisi la panique de son regard ?

Quelques instants plus tard, elle s'est dégagée de la voiture, trop pressée dans sa fuite. Ben sort aussi :

- Excuse-moi. N'aie pas peur. Je n'ai pas voulu.

Elle n'a plus peur. Elle rit trop fort. Elle n'a jamais eu peur. Elle s'approche de lui et lui fait une bise. Sa joue le brûle. Le regard de la fille le déchire. Il se défend :

- Tu as une cicatrice. Je n'aurais jamais pu te faire mal.

Lui a-t-il avoué cela sur le trottoir ? Ou était-ce un cri qu'il a jeté par la fenêtre en partant ? N'était-ce qu'une de ces incantations qu'il n'a prononcées que bien plus tard dans la solitude d'une autre balade nocturne ?

Le regard de Ben s'attarde sur le tailleur noir super court de Kim, sur ses jambes qu'elle croise haut, très haut. Elle sourit. Mais que veut-il ? Il est mignon mais il est un peu givré. Il lui dit :

- Tu as une cicatrice. Je n'aurais jamais pu te faire mal.

Kim a mis la main sur sa jupe à l'endroit de la cicatrice. Il continue :

- À cause de ta cicatrice, je n'aurais jamais pu te faire mal. Ce n'était qu'un jeu. Un jeu de cons.

Kim ferme les yeux. Elle se souvient vaguement :

- Le garçon de Bagneux ?

Silence de Ben.

Elle se rappelle comment elle a manipulé le jeune homme, comment elle l'a amené à force de silences, de sourires et d'exhibition de ses cuisses bronzées à la raccompagner jusque chez cette copine. Elle a inventé le jeu. C'était son jeu et c'est elle qui l'a interrompu quand elle l'a voulu. Elle a caressé son visage. Elle a perdu. Mais, qu'a-t-elle lu dans le regard du jeune homme pour qu'elle s'effraie, qu'elle fuit ?

Il se souvient qu'il a juste posé sa main sur la cuisse de la jeune fille quelques courts instants. Cela suffisait pour qu'il perde. Elle se rappelle qu'elle a caressé son visage. Cela la faisait perdre. Chacun des deux pense avoir perdu le jeu, ce soir là.

Pour elle, ce souvenir se mêle à un autre. Elle conduit une moto sur cette petite route de la vallée de Sonoma qui traverse les vergers. Cet autre garçon se serre contre elle. Les mains du garçon remontent des hanches, pétrissent ses seins. Il ne dit pas un mot. Elle rit très fort dans le vent.

À un stop, il saute de la moto et la traîne à quelques mètres de la route déserte. Elle rit encore mais se débat. Les mains du garçon s'insinuent sous sa jupe. Elles lui font mal et elle veut maintenant s'échapper. Elle crie, se débat, mais il est fort. Personne ne peut l'entendre alors elle se tait mais elle continue sa lutte. Elle résiste. Alors il la frappe, une première fois, puis une seconde plus fort. Elle cède. Elle pleure.

Plus tard, il l'abandonne au bord de la route. Il part à pied sans un mot, sans se retourner, dans la campagne.

Le temps a passé et le jeune flic est maintenant devant elle. Comment a-t-elle pu voir une menace dans son regard ?

Elle est là, surgie du passé. Cette fois, il ne la laissera pas disparaître.

Il s'approche et la prend dans ses bras. Il franchit lentement les quelques mètres qui la séparent de lui. Il ferme les yeux et ils s'embrassent. Elle est si grande qu'il lui faut à peine incliner la tête. Il découvre en même temps l'odeur un peu trop forte de son parfum, sa chaleur, le contact de la soie de sa chemise, la caresse de sa main de la jolie Américaine. Sa bouche parcourt la joue de Kim et cherche ses lèvres. Ils s'embrassent légèrement.

Kim fait les quelques pas qui la sépare de lui doucement, silencieusement. Ben baisse les yeux et fixe ces pieds bien à plat qui glissent sur le sol et se rapprochent de lui. L'un d'eux s'est glissé entre ses propres pieds. Tout son corps attend le contact du corps de la jeune fille. Il ne voit plus que cette jambe nue qui se presse maintenant contre sa jambe, cette hanche qui se frotte contre son sexe. Il ferme les yeux. Elle embrasse fermement sa bouche.

Ben rêvera de ces instants. Il finira par accumuler une collection de souvenirs, des variantes de ces moments qu'il jouera et rejouera encore et encore. Dans toutes, un énorme divan, très moderne, très rouge, très design inflige sa présence imposante. Dans toutes aussi, la musique de Louise Attaque se mêle au parfum trop lourd de la jeune femme pour tenir compagnie à une histoire qu'il a vécue, une histoire qu'il invente.

Kim en noir, le divan rouge, le parfum. Ils sont sur le divan quand ils font l'amour ? L'amour est furtif, presque silencieux, sans tendresse. Toute cette histoire est bien ancrée dans sa mémoire, de rouge et de noir. Et si quelqu'un vient s'en mêler, il sait qu'il va craquer. Et toute cette histoire, il la rejoue dans sa mémoire. Est bien ancrée dans sa mémoire.

Il reprend l'interrogatoire. Surprise de Ben. Elle semble décidée à parler. Elle ne protège plus Samper, ni même Fibo, et raconte :

- Samper a arrêté ses études après le bac pour entrer dans les affaires. Des trucs pourris. Il a fait un an de prison pour avoir convaincu de façon un peu brutale un commerçant de vendre sa boutique à des promoteurs immobiliers. Il a aussi été impliqué dans un viager qui s'est terminé de façon douteuse.

- C'est un vieux copain de Fibo. Ils se sont rencontrés un peu après la sortie de Samper de La Santé. Samper est devenu sa petite main, son exécuteur des basses oeuvres.

Tout ça Ben le sait mais il n'ose l'interrompre. Elle continue :

- Que veux-tu savoir sur Zieutela.com ? Je m'occupais de tout sauf des livraisons et de la comptabilité. Je ne suis pas naïve au point de croire que ce que nous vendions suffisait à faire vivre la boite. Je connaissais le gros salaire de Samper qui ne foutait pas grand chose. La boite payait trois chauffeurs quand un aurait largement suffi. Même la maîtresse de Samper avait droit à sa feuille de paye. Elle n'a jamais mis les pieds dans la boite.

- J'ai deux acheteuses super top, des informaticiens géniaux, une équipe marketing d'enfer. Ça commence à décoller.

- Si tu veux, parlons de la fameuse lettre. Je te promets que je ne l'ai jamais envoyée. J'en ai beaucoup entendu parler par Fibo qu'elle a rendu comme fou. Puis par toi. Par d'autres. Vous étiez tous obsédés par cette lettre.

- Elle a peut-être été imprimée chez moi. Mais ça n'est pas par moi. S'il avait su qu'on avait utilisé mon ordinateur...

- Qui l'a envoyée ? Ça pourrait être Axel, un des informaticiens de la boite. Ça lui est arrivé de baby-sitter mon appartement quand je partais en week-end. Axel Coeur a débarqué un beau matin avec une vague lettre de référence et je l'ai embauché, un mi-temps. C'est lui qui a découvert que la boite servait de façade à un trafic de déchets. Il est venu m'en parler.

Ben ne peut croire qu'elle dirigeait Zieutela.com et ignorait ses trafics. La jeune femme continue :

- Crois-moi si tu veux. Je me suis assez vite doutée que Samper se livrait à des trafics douteux. Mais je n'étais qu'une employée. Ce sont d'abord les déplacements de camions que j'ai trouvés bizarres. J'ai interrogé Fibo qui m'a fait comprendre que la porte était au bout de la curiosité. Alors tu fermes ta gueule et tu ne vois plus rien.

- Axel avait réuni un maximum d'informations sur les trafics de déchets. Il avait surtout obtenu des copies de fichiers du PC de Fibo avec des listes de livraisons. Dans ces fichiers, les transports étaient annotés D, XD, XXD. D'après Axel, pour dangereux, et (très) très dangereux. Il s'agissait de produits chimiques provenant d'usines d'un peu partout, des acides, de l'amiante, des teintures. Ces mecs ne réalisent pas les risques qu'ils prennent.

- Je lui ai demandé s'il allait tout raconter à la police. Il m'a répondu qu'il n'était pas suicidaire. Ensuite, Samper a disparu et Axel tout de suite après.

- Axel, un agent de la Guilde ? Au secours ! Je ne sais pas grand chose de lui. Il a 21 ans. Il est étudiant. Il bossait pour nous à temps partiel. Je peux te passer sa fiche d'embauche. J'ai voulu le contacter depuis. Le téléphone et l'adresse sont bidons.

Ben pourra vérifier qu'aucun Axel Coeur n'a jamais déclaré d'impôt, ni d'ailleurs immatriculé de véhicule ou utilisé la sécu. En tous cas, pas sous ce nom. Officiellement, Axel Coeur n'existe pas. Axel Coeur, A. Coeur, Hacker. Des astuces de gosses ? Un truc d'adulte.

Kim continue :

- Samper avait des problèmes de fric. Il jouait grave. Malgré tout le blé qu'il se faisait avec ses combines, il était fauché, il avait de grosses dettes. J'ai entendu un jour Fibo le menacer de le laisser tomber s'il continuait à piquer dans la caisse. En plus, sa femme le trompait avec tous les porteurs de teub du quartier. Il était de plus en plus dépressif. Les journaux racontent qu'il a été exécuté. Je suppose que vous avez essayé de vérifier.

Ben décide que c'est un peu à son tour de parler :

- Les gendarmes s'occupent de l'enquête. Une voisine l'a vu partir de chez lui un soir avec sa femme et ses deux enfants. Il avait l'air pressé mais il a quand même trouvé le temps de retourner chercher le doudou de la petite. Ils ont pris un avion pour les Canaries. Ensuite, il a loué un voilier et on perd leurs traces. La police de Sardaigne a retrouvé le voilier avec des traces de sang. C'est tout. Mais parle-moi du départ de Samper, de son dernier jour.

Kim raconte

Ça s'est passé comme ça, ce matin-là dans les locaux de Zieutela.com :

- Kim, sais-tu où est Axel ? Interroge Frank, un des petits jeunes récemment arrivés.

- Mais qu'est-ce qu'ils ont tous après Axel aujourd'hui. J'ai une Sally qui a déjà appelé quatre fois pour lui. Je ne suis pas sa secrétaire. Qu'est ce que tu lui veux ?

- Je ne sais pas faire marcher le programme de sauvegarde.

- Arrêtes. Il suffit de suivre les instructions.

- Ça explique comment faire des sauvegardes pas comment en supprimer.

- Mais, t'es ouf ! On ne supprime pas les sauvegardes.

- Tu expliques ça à Samper. Il est fou de rage et gueule depuis une demi-heure. Il me demande de supprimer des trucs et je ne sais pas comment faire.

Kim a bien remarqué la nervosité de Samper. Maintenant Fibo est arrivé et ils se sont enfermés tous les deux dans le bureau de direction. Ils lui ont demandé sans politesse de vider les lieux. Pas de gants avec elle aujourd'hui.

Kim a commencé à expliquer à Frank. Mais Samper et Fibo n'ont pas la patience d'attendre. Ils débarquent. Le premier demande où se trouve la machine des sauvegardes. Elle la montre du doigt, un PC bas de gamme. Il arrache brutalement les câbles, et part avec la tour. Fibo qui n'a pas perdu son calme habituel demande à Frank ahuri où sont rangés les CD de sauvegarde. Mime. Frank montre la boite. Fibo la montre à son tour et fait signe au jeune homme de la prendre et de suivre Samper qui se dirige vers le parking. Kim a le sentiment que Zieutela.com va se retrouver pour un temps sans sauvegarde. Fibo lui sourit d'un air un peu triste. Il fait un petit geste d'excuse et s'éloigne.

La fin de matinée se traîne dans une tension palpable. Tout le monde a compris qu'il se passe quelque chose, mais personne n'ose questionner ou protester. Les camionneurs sont partis les premiers avec leurs camions sans même jeter un regard aux livraisons de fringues prévues pour la journée. Samper embarque régulièrement des dossiers dans le coffre de sa Safrane. Fibo, enfermé dans le bureau de direction, est très occupé. Les autres essaient sans succès de s'intéresser à leur travail.

Kim n'a inscrit ce jour là qu'un seul mot sur son agenda électronique : naufrage.

Voilà ce que Kim lui raconte. Pas grand chose de nouveau mais cela confirme ce qu'il savait déjà.

Axel Coeur

Ben a décidé de retrouver Axel Coeur. Il ne croit pas au hasard qui a conduit le jeune homme chez Zieutela.com, à la chance qui lui a permis de découvrir si vite la face cachée de l'entreprise. Ben ne sait pas encore que la recherche d'Axel va devenir son passe-temps favori. Pour l'instant, lui faut-il lancer un avis de recherche comme témoin dans la disparition de Samper ? Les autorités se font tirer l'oreille pour accepter. Rechercher qui ? Le jeune homme semble n'avoir jamais existé.

La seule piste sérieuse est fournie par l'ingénieur système de Zieutela.com qui lui apprend qu'Alex a travaillé pour Net Security, une compagnie spécialisée dans la protection informatique des entreprises. Vérification :

- Axel Coeur a bien travaillé à temps partiel pour nous pendant un an. Il nous a quittés à la fin de l'année dernière.

- Il travaillait comme corsaire.

- Le travail d'un corsaire consiste à tester par tous les moyens, la sécurité informatique d'un client. Comme les corsaires du bon vieux temps, ils ont une lettre de course qui les autorise à travailler. La grande différence est qu'ils ne s'attaquent pas à l'ennemi mais aux systèmes des clients. Nous ne nous battons pas contre les méchants. Notre rôle est seulement de détecter les trous de sécurité. Si nous trouvons des traces d'intrusion, nous prévenons le client.

- Non ! Nous n'avons pas à proposer de solutions. Nous devons juste détecter les faiblesses de leur installations. Il vaut mieux ne pas confondre les rôles. Que diriez-vous si nous vous vendons un système de firewalls, ces pare-feu qui sont sensés vous protéger des intrusions, et puis l'année d'après, nous vous expliquons qu'il ne protège pas vraiment ?

- Comment nous procédons ? D'abord, nous utilisons quelques jeunes, des mousses, pour tester les points d'entrées de l'entreprise. Ils essaient tout ce qu'ils trouvent, numéros de téléphones, numéros I.P., tout ce qui est ouvert vers l'extérieur. Ils analysent toutes ces portes, les machines qui sont derrières, les versions du logiciel, les pare-feu.

- Nous avons nos propres bases de données, les listes de tous les trous de sécurité répertoriés. Une dizaine de personnes, en permanence, étudient pour nous les documentations des constructeurs. Ils sont à l'écoute du réseau, participent aux forums de la toile, pour obtenir cette information. Heureusement pour nous, les informaticiens aiment frimer. Quand ils découvrent un trou de sécurité, ils s'empressent de le raconter partout et nous classons.

- Quand les mousses ont réuni assez d'information, ce qui peut prendre des jours pour une grosse entreprise, un corsaire prend le relais. Souvent, il ne lui reste plus qu'à répertorier les trous de sécurité et pondre un rapport. Quand l'entreprise est mieux protégée, nous entrons dans la partie mystérieuse, la part du talent. Cela devient du travail d'artiste.

- Axel est bon, très bon. Il n'est resté mousse que quelques semaines. Il sait s'introduire n'importe où. Il est redoutable. Mes corsaires ont fini par établir une mesure, l'axelday. Le nombre d'axeldays d'un système est le nombre de jours qu'il faut à Axel pour s'y introduire. Je n'ai connu que peu de systèmes qui ait atteint les dix axeldays.

- Axel ne travaille plus pour nous. Vous comprenez que dans notre métier, la confiance du client est essentielle. Nos corsaires doivent être au-dessus de tout soupçon. Nous avons accès à des informations confidentielles : des dossiers médicaux, des comptes bancaires, des équipements militaires ou pire.

(Ce pire inquiète Ben qui préfère décider que c'est une figure de style.)

- Nous pensons qu'Axel a utilisé des informations obtenues chez un client. Je n'ai pas le droit de vous donner de détails.

- Bien sûr, nous avons enquêté sur lui à l'embauche. Tous nos employés passent à la moulinette. Quand les voyants rouges se sont allumés, j'ai demandé à voir son dossier. Il était quasi-vide. Je n'ai jamais pu savoir ce qui s'était passé, comment il a pu obtenir le poste.

- Chez nous, dans le doute, nous filons un gros paquet de dollars et adios.

Note de Ben ce soir là : retrouver Axel Coeur.

Gaïa

L'enquête sombre dans l'ennui. Mais même si nous n'avons pas encore eu l'occasion de nous en rendre compte, Ben est un bon flic et même un putain de bon flic. Cela demande de l'intuition, de l'obstination et, surtout, l'arme principale de la police, de la patience. Ben s'impose donc régulièrement une demi-journée à surveiller Zieutela.com. Pendant plusieurs semaines, il ne se passe rien. Enfin, une fin d'après midi, Ben en planque dans la rue devant la P.M.E., voit Fibo et un des camionneurs entrer dans le garage de l'immeuble. Ils en ressortent peu après, Fibo au volant de la B.M.W., l'autre conduisant un gros Renault qui semble vide. Le camionneur a l'air tendu. Ben décide de les filer.

Le camion s'arrête une première fois dans une entreprise de Colombes. Grandes grilles. Sécurité. Une heure passe. Le camion repart avec cette fois deux camionneurs. Le chargement s'est passé dans un entrepôt loin du regard indiscret de Ben. Plus de trace de Fibo et de la B.M.W. Ben décide de rester dans le sillage du camion. Après plusieurs heures de route, ils sont en Sologne, Le camion s'engage enfin sur un petit chemin dont un panneau discret communique qu'il mène à une décharge. Jackpot ? Etre un bon flic cela implique surtout d'avoir de la chance.

Dilemme habituel. On appelle la cavalerie qui débarque et embarque tout le monde ? On surveille discrètement ? Ben choisit la discrétion.

Il se dégote un petit hôtel minable, sur la nationale, pas très loin de la décharge et s'installe dans une petite chambre d'où il peut surveiller le chemin.

Le soir est tombé. Ben s'est installé pour dîner. Il fraternise avec un ouvrier agricole qui occupe la table voisine. Le cou du type est énorme, plus large que sa tête et rejoint ses épaules de lutteur presque à l'horizontale. C'est une véritable armoire normande. De cette masse de muscles presque noire de métissage et de soleil, s'échappe une voix douce, chaleureuse et tranquille. Les yeux brillent de vivacité, d'intelligence.

Le restaurant se remplit doucement. Le buffet solide et bon marché a attiré des représentants de commerces en tournée, une équipe de maçons marocains, quelques célibataires du coin qui échappent à la corvée de cuisine quotidienne, à la solitude.

L'ouvrier agricole, il s'appelle Sebastian, explique à Ben que la nuit est idéale pour observer Saturne et ses anneaux. Il lui dessine, sur un bout de la nappe en papier, une carte du ciel assez détaillée et lui raconte les étoiles.

Un peu plus tard, Ben est dans sa chambre. Il ne sait pas comment Sebastian a compris qu'il surveillait la décharge. Il se rappelle son sourire en coin :

- La forêt est belle du coté de la décharge. Je peux te faire visiter si tu veux.

Ce mec n'a pas cru une seconde à mon histoire de représentant de commerce. Il a compris à mes questions pourtant prudentes que je m'intéressais à la décharge.

Je l'ai d'abord pris pour un ouvrier agricole. Tout faux. Bien sûr, sa chemise délavée, l'overdose de soleil, les mains durcies par le travail, j'avais des excuses. Qui est-ce ? Un intello qui a tout plaqué pour élever des chèvres ? Un membre de la bande à Baader qui se planque en attendant des jours meilleurs ?

La soirée de surveillance ne donne rien. Le lendemain matin, Ben interroge discrètement la patronne. Elle est ravie d'avoir quelqu'un qui l'écoute. Elle ne sait rien sur la décharge mais est intarissable sur Sebastian :

- Monsieur Chabbe est un artiste. Moi, j'ai pas fait d'études et je ne peux pas dire si c'est bien ce qu'il fait.

- Pour sûr, il bosse beaucoup. Ça n'est pas du boulot facile et ça coûte beaucoup. Il fait venir des camions de matériaux, des produits qui valent des sous.

- Des gens viennent même de l'étranger en demandant après Monsieur Chabbe.

- Les gens qui viennent pour lui dorment rarement ici. Nous ne sommes pas assez chics pour eux. Ils veulent des étoiles.

- Son atelier ? Le hangar quoi. Vous prenez le chemin des décharges et en haut de la colline, au lieu de tourner à droite, vous allez sur la gauche. Et puis vous en avez encore pour un bon kilomètre après le petit bois.

Ben se décide à faire une petite visite à Sebastian qu'il a trouvé vraiment intéressant et qui pourrait s'avérer utile.

Il trouve assez facilement le hangar de l'artiste, une gigantesque armature métallique avec de grandes baies vitrées qui se dresse au sommet de la colline. Le chemin abouti du coté nord, sur l'arrière du bâtiment. Ben fait le tour. Sur la façade sud, il trouve un grand portail ouvert sur le vacarme assourdissant d'une machine. Il est impatient d'examiner la structure gigantesque qui occupe le hangar. Alors il entre.

Les dizaines de teintes du béton se marient pour partir à la conquête des poutres qui s'enchevêtrent, beige, marron, gris, blanc. Le monstre est assoupi, inachevé. Sur un des cotés, des coffrages de bois attendent la prochaine coulée. La présence est impressionnante, familière, un peu inquiétante. Ailleurs, autrement, différemment. Cette image réveille des milliers de formes, d'impressions, de motifs, de sensations dans l'esprit de Ben. Ailleurs, totalement autrement. Ces formes mathématiques, ces courbes, ces plans, tout semble familier.

Délire. Mégalomanie. Talent. Violence. Force. Démence. Intensité. Ben essaiera de décrire à Céline la chose sans vraiment réussir à capturer sa complexité et sa simplicité. Pour l'instant, il se laisse emporter. Son regard se perd dans les plans qui se déchirent, se superposent. Ses yeux découvrent le vertige d'un aplomb, les hésitations d'une colonne qui se fond dans les profondeurs de la structure. Il s'égare dans le labyrinthe des formes, gravit des escaliers impossibles, glisse sur des rampes inouïes. Plus de repère ni de géographie pour cette géométrie nouvelle.

Tinguely, Picasso, Gaudi, Kiesler. Ben essaiera sans succès de classer cette rencontre, de la banaliser. Tentative vaine d'expliquer.

Dans un coin du hangar, Sebastian s'acharne sur une vieille bétonnière. Il enfourne des pelletées de cailloux où le blanc et le rose dominent. Il a à peine jeté un regard à Ben. Le jeune flic tombe le cuir.

Ils savourent dans le silence le plaisir du travail partagé. Leurs pelletés de pierres s'entrecroisent dans l'amitié qui se noue. Ils prennent ensemble le rythme.

Quand le béton est prêt, il faut dans l'urgence le couler. Ils le transportent dans des seaux trop lourds, le versent dans le moule. L'urgence se prolonge jusqu'à ce qu'un mot de Sebastian décide que ce qui reste n'est plus utilisable. Alors, il faut laver, ranger.

Longtemps après, quand ils ont fini de tout remettre en place, Sebastian sort deux bières et Ben ses cigarettes.

Beauté. Est-ce beau ? Intéressant ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Il se sent incapable de toute analyse. Il ressent la construction comme une présence, une force. Il ne l'aime pas, ne la déteste pas.

Sculpture. Architecture. L'emploi même de tels mots rangerait, limiterait l'oeuvre de Sebastian. Travail est un mot acceptable. Un travail solide, intense qui déplace Sebastian du monde des artistes dans celui des ouvriers, des artisans, des compagnons.

- Quel beau boulot !, murmure Ben.

Il laisse Sebastien parler :

- J'ai choisit le béton, mon ami. Le béton pour l'effort qu'il implique, un travail dur pénible, un travail lent, ingrat, un travail qui ne tolère ni l'erreur, ni l'approximatif. Dans l'effort, je peux oublier tout ce que j'ai appris. Ces kilos qui pèsent de plus en plus lourds me font découvrir la matière. Je retrouve les sensations de la pierre que je ne sculpte plus que rarement, les couleurs de la palette que j'ai jetée, la beauté de ces merveilles que j'ai mis des années à rechercher dans les musées du monde pour ensuite m'efforcer de les oublier.

- Dans une ombre du béton, il faut savoir trouver la couleur du ciel. Dans une structure de fer, il faut pouvoir imprimer un sourire.

Long silence. Puis encore des mots murmurés, bégayés, parfois raturés.

Ailleurs, autrement, différemment, une image ancienne frôle la surface. Elle agite l'onde et s'impose peu à peu. Ben a déjà rencontré le monde de Sebastian. C'était pendant une intervention de police. La routine.

Un homme s'était barricadé chez lui avec sa petite fille de trois ans. Comment s'appelait-il ? Il avait pété les plombs un beau matin. La police hésitait à intervenir à cause de la gosse. Témoignage d'une voisine :

- Il a perdu son travail l'année dernière, au début de l'été. Il ne l'a dit à personne. Il s'est enfermé chez lui pour éviter d'avoir à en parler, pour le cacher. On a mis des mois avant de s'apercevoir de quelques choses. Il passe ses jours et ses nuits à des jeux d'ordinateurs, sur le réseau. Heureusement, sa femme ramène un salaire.

Elle continue soulagée de pouvoir raconter :

- Il est grave ! Il ne fait rien d'autre que ses jeux. Sa femme craque. Il n'est pas sorti depuis au moins six mois. Toujours le même jeu avec d'autres cinglés du monde entier. Il ne vit que pour ça, dort de moins en moins, ne parle plus à personne, même pas à ses enfants. Il vit dans son jeu.

Sa femme ne peut pas comprendre pourquoi il a décroché de la réalité. Elle n'a jamais compris l'intérêt de ces mondes virtuels. Comment pourrait-elle accepter qu'il la quitte, qu'il abandonne sa fille, ses amis, pour ces ombres qui gigotent sur l'écran ?

Ils avaient fini par forcer la porte. L'appartement était d'une saleté repoussante. La mère était en déplacement pour une semaine et il laissait les ordures s'entasser et sa petite fille crever de faim. Il n'évita la prison que parce que la dose d'héroïne qu'il venait de consommer le mettait définitivement à l'abri de la réalité.

Sur l'écran de PC, Ben va découvrir Gaïa, un jeu électronique peu connu du grand public, mais qui a su fidéliser une petite foule de fanatiques. Dans son enquête, Ben va apprendre que ce jeu est devenu une vraie culture, presque une secte avec ses journaux, pour la plupart sur la toile, ses rencontres, le plus souvent virtuelles, ses fous. Le mort était un des dingues du jeu. La réussite que la vie lui refusait, la gloire, l'amitié, il les avait trouvées parmi cette communauté de cinglés. Il était devenu prophète de Gaïa.

Ben a reconnu le jeu dans la sculpture monstrueuse de Sebastian. Il regarde Sebastian et lui dit :

- Ton monde pourrait s'appeler Gaïa.

- Gaïa est son nom.

- Le jeu Gaïa ? Tu as cherché à reconstituer le jeu Gaïa ?

- Tu connais ce jeu ? Non. Ma sculpture existait avant leur jeu. Ils ont utilisé ma sculpture, mon ami. Pas l'inverse. Je n'ai rien à voir avec leur jeu de dingues si ce n'est que ça paie une bonne partie des traites. Gaïa est ma création. Ils l'ont utilisé comme décors pour leur jeu. Ils m'envoient un gros chèque tous les mois. Leur truc est gratuit et ils font plein de blé. Je ne comprends pas.

- Tu y as joué ?

- Oui ! Une fois et ça m'a fait gerber. Mon monde à moi, on le construit avec ses tripes, on le touche avec ses pognes. J'aime bien l'idée que des gens puissent vivre dedans. Mais je voudrais que ça soit dans le vrai, pas dans des tableaux de bits.

Ben défend le jeu :

- Je trouve que leur jeu est arrivé à saisir l'esprit de ta structure. Dans le jeu, on vit sur cette structure, on passe ses vies à découvrir cette structure, à se battre ou s'aimer à mort avec les autres visiteurs de la structure. Ils ont fait vivre ton monde.

- Je n'y suis pour rien. Je fais une sculpture, un monde, le mien. Après, il vit sa vie. Je ne me retrouve pas dans leur jeu même s'ils sont restés assez fidèles à l'esthétique de mon travail.

Ben essaie de se rappeler le monde de Gaïa. C'est bien celui de Sebastian mais immense, à l'échelle d'une petite ville, bien plus grand que dans la réalité, incomplet aussi. Ben pense : c'était l'été dernier. La structure de Sebastian a dû évoluer depuis. Aussi, de manière subtile, le monde virtuel est-il différent, plus complexe, plus fini que l'espace réel, le vrai Gaïa. Ben se rappelle ses soirées sur le jeu. On apportait un peu de soi dans leur monde. Un avatar ne creusait-il pas une galerie ? Un autre ne peignait-il pas une fresque ? Le monde de Gaïa était un monde en mouvement.

Ben essaie encore de défendre le jeu :

- Ce que j'aime dans leur jeu, c'est que tu ne vois que les gens que tu veux voir, ceux que tu connais ou que tu acceptes de rencontrer. Si tu veux la solitude, tu peux être seul, si tu veux rencontrer quelqu'un, ça arrive. Tout est possible. Si chaque utilisateur ajoutait son avatar à la structure, elle serait vite plus encombrée que le métro à l'heure de pointe et elle se dégraderait très vite. Mais ils font vivre plusieurs versions de Gaïa qui naissent, se joignent, ou meurent au fil des demandes des joueurs.

Action

Ben a branché la conversation sur la décharge. Sebastian y est déjà allé récupérer des matériaux. Le flic résume son enquête. Sebastian raconte :

- Les types de la décharge ne sont pas clairs. Ils n'aiment pas qu'on aille là-bas. Ils se sont à chaque fois arrangés pour me virer poliment le plus vite possible.

- Je connais bien le coin. Je pense savoir où ils mettent les déchets illégaux. Je braconne un peu et, un matin, j'ai vu un camion décharger des fûts dans un coin perdu de la forêt.

- Je viens avec toi sinon tu ne trouveras jamais.

Ils partent à pied dans la forêt. Juste avant la décharge, Sebastian indique un mauvais chemin de terre qui gravit les flancs d'une colline voisine. Ils s'y engagent. Ils arrivent à une carrière abandonnée. Puis, ils empruntent un autre chemin qui longe un petit ruisseau d'eaux sales sur une centaine de mètres. Sebastian s'est pris au jeu. Ben ressent ce mélange grisant de peur et de plaisir qui le prévient quand une confrontation physique pointe à l'horizon. Ils parlent maintenant à voix basse. Comme dans les films, ils s'essaient à la marche zéro-décibel.

Un peu plus loin, un bunker presque en ruine bloque le passage. Deux ou trois vieilles bâtisses, les ruines d'une ferme et de ses dépendances, contribuent à construire un espace de désolation.

Le regard du flic a enregistré des marques d'un renforcement du chemin avec des pierres. Quelques arbustes ont été arrachés récemment pour faciliter le passage, des traces de camions. Il découvre assez vite quelques fûts presque neufs mal cachés au fond d'un fossé. Deux d'entre eux ont des marques qui indiquent la toxicité de leur contenu. Il s'intéresse aussi à un talus dont certaines couleurs irisées trahissent le caractère artificiel et qui pourrait héberger des tonnes de produits chimiques. Les malfrats n'ont pas fait dans la dentelle. Ben est prêt à parier que la propriété du lieu ne sera pas claire, les responsabilités douteuses et que le nettoyage reviendra à l'Etat. Il doit s'agir, selon la terminologie de la bureaucratie, d'un site pollué orphelin inconnu et à vue de nez un site très important. Les pollueurs ont dû commencer par remplir la petite carrière de calcaire, que Ben a entr'aperçue. Puis ils se sont mis à entasser leurs produits à même le sol et à essayer de les couvrir de couches de terres, construisant ce talus.

- Ça pue, s'exclame Ben. Qu'est-ce que cela peut bien être d'après toi ?

- Pour un écolo, tu ne connais pas bien l'ennemi. Ether. Plus sans doute benzène et phénol.

Ben en a froid dans le dos. Il ferme les yeux et imagine les fûts qui se mettent à fuir, des produits chimiques qui se déversent dans le ruisseau et de là vers la rivière voisine. Sebastian ne cherche pas à le rassurer :

- Regarde cette fougère ! Je n'ai jamais rien vu de pareil. A mon avis, c'est une espèce mutante.

Le flic s'est abîmé dans des pensées sombres. Il continue distraitement l'inspection des lieux. Il contourne un blockhaus quand soudain le ciel lui tombe sur la tête et son crâne explose.

Bien plus tard, Ben entend une voix dans la nuit. Tout son corps brûle. On le secoue et des cris lui vrillent les tempes.

- Ça va ? Ben ? Ça va ?

Il finit par reconnaître la voix de Sebastian. Il essaie d'ouvrir les yeux et retombe dans les pommes. Un long moment plus tard, il revient à lui et arrive à dominer son envie de dégueuler pour répondre :

- Tu sais que tu es un putain de grand artiste ?

Sebastian lui raconte ce qui s'est passé, le bout de film qu'il a raté. Les camionneurs les ont surpris. Ben s'est fait tout de suite étendre d'un coup de batte de base-ball qui aurait dû le tuer. Sebastian a essayé de résister et il s'est fait aussi démolir. Il a un oeil au beurre noir, un gros oeuf sur le crâne, une jambe qui saigne et un bras bien abîmé. Il a pu entendre les tueurs demander des instructions par téléphone. Sebastian :

- On devrait bientôt savoir à quoi s'en tenir. Mais, je vote pour qu'on parte d'ici sans attendre le résultat de courses et sans baroud honneur.

- On pourrait essayer de récupérer mon cellulaire et d'appeler la cavalerie, propose Ben.

- Dans tes rêves ! Ils l'ont bousillé à coup de barres de fer. Ils avaient peur que la police ne s'en serve pour te localiser.

- Bon, accepte finalement le jeune flic, on s'arrache. J'avais un couteau dans la poche sur la jambe de mon pantalon. Regarde s'il est toujours là ? Tu le sens ?

Sebastian se penche sur Ben :

- Génial. Il est là. Comme tu étais quasi mort, ils t'ont mal fouillé. Je n'ai plus qu'à le prendre et couper nos liens. Puis, on se fait une retraite glorieuse à travers les bois. Ils ne connaissent pas ces bois comme moi. Yaka !

Il a été un peu optimiste. Il lui faut bien une demi-heure pour récupérer le couteau et trancher les liens. Ensuite, Ben appuyé sur la montagne-artiste, ils s'éloignent des fûts. Ils ont de la chance, les gangsters sont toujours près de leur camion à attendre des instructions.

Ils regagnent à pied l'hôtel. La patronne leur prépare un café très fort. Devant l'étendue des blessures, elle décide que cela dépasse ses talents de secouriste et se contente d'accompagner le café d'un calva. Le patron sort un gros fusil et des balles à sanglier. Il attend de pied ferme les ennemis de ses clients.

Quand ils ont avalé leurs cafés, leurs calvas et qu'ils commencent à se remettre de leurs émotions, Ben retrouve son agressivité :

- Ces connards ne vont pas s'en tirer comme ça. On retourne là bas et on leur démonte la tête.

- Mon ami. Tu ne crois pas que tu en as assez fait. Je vote pour demander des renforts. De toute façon, avec mon bras en morceau, je ne joue plus les armes fatales. On attend les flics.

- Je suis les flics !

- Tu n'es pas le seul flic de France. Et surtout, le bon moyen d'être sûrs de les coincer est de bloquer toutes les routes alentours. Nous n'y arriverons pas seuls. Il faut de l'aide.

- Ça je veux bien. On demande aux collègues de tout boucler. Moi, je fonce. Ils nous ont niqués uniquement parce qu'ils avaient l'effet de surprise. C'est mon tour et je vais te les casser grave.

- Je ne savais pas que l'on vous enseignait la vengeance à la P.J.

- Tendre l'autre joue ? Non-merci ! Tu viens ?

- Sans moi, décide Sebastian. Je crois que j'ai le bras cassé.

- Moi, je n'ai plus l'âge, se défend le patron.

Ben refuse la proposition de la patronne de partir en guerre avec lui. Il décide d'y aller seul, en macho :

- Patron. Tu contactes la gendarmerie de ma part et tu leur dits de se pointer en courant avec la cavalerie au grand complet. Dits leur que ces types sont dangereux. Sebastian, tu prends le chemin en enfilade avec la pétoire et tu me jures que tu ne laisseras personne se tirer par-là. Je vais essayer d'immobiliser leur camion,

Il retourne jusqu'à un petit pont qu'empreinte le seul chemin qui mène à la décharge. Comme il l'avait remarqué, le pont s'est affaissé et une large crevasse le traverse presque de part en part ; les services de l'équipement ont mis une plaque d'acier pour permettre aux camions et à quelques tracteurs de paysans qui empruntent ce chemin de pouvoir passer.

Avec ses forces décuplées par la rage et avec un gros pieu qui lui sert de levier, il s'arc-boute, tend ses muscles, arrive à faire bouger la plaque. Il la déplace millimètre par millimètre. Finalement, un trou relativement large est dégagé. Il se cache derrière un gros chêne. Il n'a que quelques minutes à patienter avant d'entendre le bruit d'un moteur de camion qui se rapproche. Les phares trouent la nuit. Ils ont dû découvrir la disparition de Ben et Sebastian et fuient à tombeau ouvert. Ils n'ont pas le temps de voir la crevasse. La roue gauche se plante dedans et bloque le camion qui, déséquilibré, termine sa course, dans un énorme bruit de tôles, juste de l'autre coté du pont. Ben n'a pas fait dans la dentelle.

Le jeune flic a choisi de s'occuper d'abord du conducteur qui essaie de se dégager du véhicule. Ben l'achève d'une manchette sur la nuque. Il contourne le camion en courant et arrache la porte du passager. Le second camionneur a été sonné par le choc. L'accident puis l'agression de ce fou furieux, c'est plus qu'il ne peut encaisser. Ben le traîne sans problème hors de la voiture.

Un quart d'heure plus tard, quand les gendarmes arrivent avec Sebastian, les deux gangsters sont proprement attachés au pare-chocs de leur camion, Ben fume tranquillement une cigarette.

Inaction

La rumeur sur l'exécution de Samper était presque fondée, juste prématurée. Exilé en Argentine, il est victime d'un "accident de la route". Son 4x4 embrasse un arbre en pleine ligne droite à plus de cent. Le fuyard n'avait aucune chance de s'en sortir, surtout avec une balle dans la nuque. Ben n'aura plus l'occasion de l'interroger. Ses affaires ont disparu dans l'incendie de la cabane où il logeait. Le feu a été habilement attisé par plusieurs jerricans d'essence. Sa femme et ses enfants ne seront jamais retrouvés. Du nettoyage de professionnels.

Le député Rolin démissionne peu après pour raison de santé et abandonne ses responsabilités dans le parti.

Déclarations du préfet Duby :

- Des déchets chimiques ont bien été déposés à La Liesse mais dans des quantités relativement faibles. Nous contrôlons la situation.

Plus tard :

- Je n'ai pas à commenter les articles de Libération. Je dirais seulement qu'il y aurait une ou deux tonnes de déchets illégaux entreposés à La Liesse. Aucun déchet radioactif n'a été trouvé. Je répète aucun. Je pense pouvoir dire qu'il n'y a, dans l'état actuel de nos connaissances, aucun risque de pollution à ce jour.

Les copains écolo de Ben lui dégottent un compteur Geiger et il organise une visite discrète de La Liesse. Taux de radiations qui explose au compteur ! Avec le ruisseau qui pourrait propager ça dans la région, on frôle l'évacuation de plusieurs villages. On frôle aussi la mise à pied de Ben quand le ministère de l'environnement et les journaux se trouvent avertis avant le ministère de l'intérieur. Les contrôleurs de l'agence de l'environnement et la maîtrise de l'énergie trouvent sur place, presque en surface, quatre fûts de produits faiblement radioactifs et quelques barrettes de radium.

Nouvelles déclarations du préfet Duby :

- Oui. Je confirme que, à ma connaissance, seulement des quantités négligeables de déchets radioactifs ont été trouvées à La Liesse. Selon les experts, il n'y a pas de risque de pollution vraiment sérieux pour l'instant.

- Non. L'inspecteur Kerouac n'a pas été dessaisi de cette affaire à cause de soi-disant fuites sur ce dossier.

Au téléphone :

- Inspecteur Kerouac. Pouvez-vous confirmer que l'on vous a retiré l'enquête sur Zieutela.com et les déchets toxiques.

- Je n'étais pas chargé du dossier de Zieutela.com.

- Est-ce pour des désaccords avec le ministère de l'intérieur ?

- Vous n'avez qu'à leur demander.

Extrait d'un rapport confidentiel commandé par le ministère de l'intérieur :

On peut estimer que la quantité de produits chimiques entreposés à La Liesse se situe dans une fourchette entre 1000 et 1500 tonnes. Il s'agit de produits très fortement toxiques. Deux cent quarante produits différents ont été recensés dont des quantités importantes de bromure et de l'arsenic. Voir Annexe A. Ces produits se sont infiltrés et dispersés dans des sols principalement sableux jusqu'à plusieurs dizaines de mètres de profondeur. Il est difficile d'imaginer ce qui se passe dans ce chaudron. La présence de poches de chlorure de vinyle a été détectée. Une partie importante de la pollution disparaît "naturellement" par évacuation sous forme de gaz et biodégradation. Les travaux préliminaires ont permis d'éviter une pollution directe de la rivière voisine. Cependant, nous pensons que, à relativement court terme (1 à 5 ans, si rien n'est fait), la nappe phréatique pourrait être contaminée. Un projet d'intervention de l'Ademe est inclus en Annexe B. Ces travaux devraient être entamés dans les meilleurs délais. La première tranche de travaux est estimée à 44 millions de francs. Il s'agit de retirer les produits du talus artificiel et de confiner la pollution au périmètre de la carrière. Comme il s'agit d'une décharge orpheline, ces frais seront à la charge de l'Etat. L'entreprise qui possédait la décharge est en liquidation judiciaire. Nous proposons d'envisager de poursuivre en justice les firmes chimiques qui se sont débarrassées de leurs déchets par cette filière.

Extraits du Parisien :

L'affaire de la décharge de La Liesse : Le gérant de la décharge, M. Boutin, vivrait selon des sources sûres, en Uruguay où il dirigerait un grand hôtel. Parmi les deux camionneurs pris en flagrant délit de décharges de produits chimiques toxiques sur un site non autorisé, un seul est encore en prison. Déjà emprisonné depuis quelques semaines, il devrait bénéficier d'une libération conditionnelle dans les prochains jours.

Plusieurs industriels mis en cause par le Canard Enchaîné et Libération ont été mis en examens par le juge Kaplin. Robert Fibo, proche des milieux R.P.R. d'Ile de France, que l'on a souvent présenté comme un des éléments clés de cette affaire, a de nouveau été interrogé. La justice semble incapable de démontrer son implication présumée dans la disparition de M. Samper et l'affaire des déchets de la Liesse. Mme Brown dont une première déposition accusait M. Fibo est revenue sur ses aveux et l'a totalement disculpé...

Ben est allé passer le week-end chez Sebastian.

- Assez maigre comme résultat, commente le sculpteur.

- Ils ne m'ont pas laissé faire. Le petit inspecteur écolo faisait quand même peur. J'inquiétais ces messieurs du R.P.R.

- Ton patron là-dedans ?

- Mon patron n'a pas pu me protéger très longtemps.

- Tous des pourris ? Y compris lui ?

- Pas lui. C'est lui qui m'a même suggéré de court-circuiter la filière officielle quand nous avons détecté de la radioactivité. Mais il est à deux ans de la retraite.

Le portable de Ben sonne. Un message électronique, un mél, est arrivé.

From Axel to Ben : Salut Fils. Tu as fait du bon boulot. Mais il faut chercher la fumée derrière la fumée. Qui est derrière Fibo ? Encore de la fumée. Cherche la fumée derrière la fumée. Cherche Dingrob et le Troy Program. Toute mon admiration au maître. Axel.

- Tu as rencontré Axel ? Demande Sebastian.

- J'aurais aimé. Mais le gosse est introuvable. Un sacré runneur. J'ai pu le croiser à Zieutela.com. Qui sait ?

- Allez, oublie Axel ! Tu veux une bière ?

Partie II: MAYA

L'imac de Maya

Maya allume son iMac. Elle lit ses méls.

Dans le hammam, un brouillard très dense s'est levé. Fibo a du mal à respirer. Il a appelé Kim pour lui proposer de le rejoindre. Elle n'a pas décroché son téléphone et a écouté sans réagir le répondeur. Elle monte maintenant dans les bois de Ville d'Avray encore tapis dans la brume matinale. Elle a laissé un mot sur le répondeur de Maya pour lui dire qu'elle partait en Vendée :

- Je veux voir la mer et les oiseaux ou ce qu'il en reste après la marée noire. (silence) J'ai besoin d'être seule.

Fibo a laissé une note sur la table du salon :

- Comme d'habitude, il n'y a plus rien dans le frigo. J'essaierai de faire un Télémarket ce soir.

Elles savent déjà que le réfrigérateur est vide. Elles ne croient pas qu'il fera un Télémarket. Ils gèrent la crise chacun à sa manière. Fibo se réfugie dans les illusions du hammam. Maya se plonge dans son travail. Kim choisit de rester seule.

Elle monte vers les bois de Ville d'Avray. Elle pense à Maya et l'imagine penchée sur son iMac, qui répond immédiatement aux mèls de son patron. Elle ne le fait pas pour urgence, mais pour qu'il ne remarque pas trop son arrivée tardive. Ensuite, elle écrira aux responsables de chantier pour qu'ils sachent qu'elle les surveille, pour maintenir la pression.

Le patron de la boite de pub qui partage le pallier vient chercher Maya pour prendre un café. Elle n'a pas le temps. Son regard s'attarde sur la photo de Fibo qu'elle garde sur son bureau pour entretenir la haine. Elle ne déjeune plus. Régime. Elle rationne le café et les cigarettes. Elle n'a plus que quelques mois à vivre. Elle passe plus d'une heure par jour au gym. Qui sait un an, pas plus. Le régime n'y changera rien. Le gym n'y changera rien. Sa haine de Fibo non plus. En sortant de la douche, ce matin, il a raconté :

- Je me trouve dans une pièce longue, étroite, froide. La lumière est blanche, faible, diffuse. Les murs sentent mauvais, imprégnés des relents de milliers de repas peu appétissants, de la puanteur d'années de chiottes qui refoulent. Les gardiens sont viennent me chercher pour l'exécution.

Je me suis moquée de lui. La peine de mort est abolie en France depuis 81. Pourtant j'espérais qu'il m'en dirait plus. Il a hésité, fermé les yeux, et :

- Qui parle de peine de mort ? Ils me libèrent et la mort m'attend à la porte de la prison. Une voiture passe lentement. Une main sort par la fenêtre. Une main, un gant blanc qui arrive presque au coude d'un long bras nu, bronzé. Je n'arrive pas à apercevoir le visage qui se cache derrière les vitres teintées. Des cheveux bruns, longs, comme les tiens Maya. Cette main que je connais tient quelque chose, un serpent. Elle me le lance au visage. J'essaie de me protéger. Trop tard. Son venin est dans ma gorge.

Elle n'aurait jamais choisi un tel meurtre, aussi simple et naïf. Elle veut le voir s'engager très lentement dans la nasse qu'elle aura préparée. Si elle vit assez longtemps, elle rira de le voir, pris au piège, se débattre dans les filets de la justice. Elle l'imagine condamné, désespéré, acculé peu à peu au suicide. Elle souhaite sa vengeance compliquée, sophistiquée.

Fibo et elle. Une histoire commencée il y a très, très longtemps, dans le collège de banlieue où ils se sont connus. Une histoire mille fois racontée, tant de fois répétée que Maya ne sait plus si elle la croit encore. La vérité s'use :

La famille de Fibo était pauvre mais ils avaient toujours assez à manger. La mienne, c'était la misère. Il voulait déjà qu'on l'appelle, Fibo, par son nom de famille. Sa mère était constamment malade, son père souvent au chômage. Il passait ses journées à lire. C'était un élève brillant, bien vu des profs, quand j'accumulais les avertissements, les blâmes, les colles, les renvois. J'étais leur pire cauchemar. J'ai déménagé juste après la rentrée en sixième. Fibo est devenu mon voisin et mon unique ami. Au collège, nous ne nous parlions pas, mais en dehors, nous étions toujours ensemble, inséparables. J'avais un peu honte de lui, l'intello. Il ne comprenait pas mon goût pour les confrontations, mon refus des règles. Quand nous avons eu l'âge, nous sommes devenus amants.

Lui :

Ce soir là, elle est venue chez moi. J'étais seul. Elle était comme folle. Quand elle a voulu partir, j'ai eu peur de ce qu'elle allait faire. Alors, nous avons fait l'amour pour qu'elle reste, pour qu'elle se calme. C'était encore mieux que dans mes rêves.

Elle :

Ce soir là, il était seul. Je suis allée lui tenir compagnie. Je l'ai surpris dans un amusement solitaire. Il a levé la tête et m'a découverte qui l'observait. Nous avons fait l'amour pour cacher sa honte, parce que nous en brûlions d'envie depuis longtemps.

Maya ne sait pas raconter le couple bizarre qu'ils formaient, lui doux, timide, solitaire, elle rebelle, violente. Elle oublie de dire que les autres élèves les écartaient de leurs jeux et que c'est ce qui les réunissait. Ils méprisaient Fibo. Ils avaient peur d'elle. Elle ne raconte qu'aux très proches ses deux arrestations pour vol dans des magasins de fringues et son séjour au poste de police pour avoir passé à tabac une fille qui l'avait insultée. Fibo a seize ans, il est en première. Elle en a dix-sept et est encore en seconde. Ce jour là, Fibo décide de partir et elle le suit. Une longue fugue de deux ans, en France puis en Angleterre. Les meilleures années de Maya. Puis, il disparaît pour longtemps. Il reviendra mais ne dira rien de ces années loin d'elle. Elle pense :

Je vais me venger pour le bonheur de ces deux années de balade, pour le désespoir quand il m'a quitté sans un mot. Il ne supportera pas la prison. Bien sûr, ils finiront un jour par comprendre, mais ce sera trop tard pour lui. Alors, ils viendront m'arrêter. Trop tard. La maladie devient insupportable. Je ne veux pas de la maladie. Je ne veux pas mourir sans me venger de Fibo.

Je dois retourner à mon travail. Dos droit, poignets cassés, les pieds bien à plat sur le sol, les genoux un peu écartés même si ça n'a rien de sexy. Le travail, comme d'habitude. Ne plus penser à lui.

Un premier meurtre

Le premier meurtre passa quasi inaperçu. La jeune infirmière rentrait à pied de l'hôpital, un peu après minuit, en passant par l'Escalier Claude François. Le meurtrier, pour son coup d'essai, avait choisi un lieu quasi parfait, un peu sombre, isolé, inquiétant dès la tombée de la nuit. Il l'avait rejointe silencieusement au milieu de l'escalier, dans un des coins les plus tristes et sinistres. La dernière vision de la pauvre jeune fille a pu être celle d'un peuplier malade ou peut-être celle d'un tag aux caractères hésitants : "Grillez le ! ", une référence sinistre au pitoyable destin du chanteur ? Une fin désolante pour une jeune fille dont tous souligneront la timidité, le sérieux, la gentillesse, dont ils laisseront sous-entendre le manque de caractère et la forte dose de mollesse.

- Ben n'est pas là pour l'instant. Veuillez laisser votre message après le bip sonore :

- Salut Ben. C'est Lambert. Un meurtre escalier Claude François. Ramène toi dèque.

- Vous êtes bien sur le répondeur de Lambert. Je ne peux pas vous répondre. Mais laissez-moi un message. Je vous rappelle dès que possible :

- Lambert. C'est Ben. J'arrive.

- Ben n'est pas là pour l'instant. Veuillez laisser votre message après le bip sonore :

- Salut Ben. Bon. Arrive. Putain. Les boules ces répondeurs.

Quand Ben arrive enfin sur le lieu du meurtre, Lucinda, la journaliste du Parisien, est déjà là. Comment a-t-elle été avertie si vite ? Elle l'interroge :

- Tu crois que cette affaire va être intéressante ?

- Pour moi, tous les meurtres sont intéressants.

- J'aurais plutôt pensé que la plupart des meurtres étaient chiants. Une caillera qui tue quelqu'un pour cent balles, un mec qui trouve sa nana au pieu avec un autre et la flingue par maladresse. Tu ne peux pas en faire plus de dix lignes.

- Si tu le dits. Alors on va dire que, au mieux, ce crime fera vingt lignes. Rentre te coucher !

- Tu aurais pu passer. Vous avez des témo