Hirondelles sur le Web

  • Dessins Seb James
  • Mise en page et graphisme Véronique Roure
  • Découvrez le roman imprimé sur http://www.studiograph.net/editions/
  • Éditions Studio graph, 2005
  • 20 grande rue 92310 Sèvres 01 45 07 01 95
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Préambule et remerciements

Nos enfants ont usé les chaises de l’école Croix-Bosset depuis la petite classe de maternelle jusqu’au CM2. Une école sympa, toute de calme et de tranquillité. Quand on cause du passé de Sèvres, cela tourne toujours autour d’une bataille hypothétique de la pucelle, ou de vieilles histoires sur la Pompadour ou les Caves du Roy. Comment a-t-on pu oublier l’histoire, si belle, si forte, de la Maison d’enfants de Sèvres ? Cela se passait ici, et il n’y a pas si longtemps. Nous avons refusé l’amnésie. Il nous a semblé important de raconter cette histoire.

Nous avons créé un site Web sur la Maison d’enfants de Sèvres, hébergé par sevres-pratique.com. Son succès nous a convaincu que nous avions raison. Un peu grâce à nous, l’association des anciens s’est remise à exister, Robert Leopold a créé son site lamaisondesevres.org ; en juin 2005 conjointement à la sortie d’Hirondelles sur le web une plaque commémorative est posée au 14 rue Croix-Bosset et une exposition présentée à Sèvres. Pour que notre projet autour de la Maison se réalise pleinement, il ne manque qu’une chose : que l’école Croix-Bosset devienne l’école Hagnauer.

Nous tenons à remercier toute celles et tous ceux, nombreux, qui nous ont aidé à découvrir par bribes l’histoire de la Maison d’enfants de Sèvres. Des anciens de la maison, et tout particulièrement, Annie Cartel Dupuy (qui nous a quitté en 2005), Gisèle Debain, Suzanne Eshel et Robert Leopold. Nous ne savions pas en entamant cette recherche que nous y gagnerions de vrais amis. D’autres nous ont aussi aidés, Francette et Pierre Séligman, Frédéric Puzin, Jean-Marie Ruelle (directeur de l’école primaire Croix-Bosset), Céline Marot (pour son mémoire), l’association des anciens et tout particulièrement Philippe Fleutot.

Les conseils lumineux de Marité Kott ont été particulièrement appréciés ainsi que la lecture avisée et sensible de Catherine Leberger.

Nous tenons aussi à remercier nos amis, qui nous ont encouragés à écrire ce roman et qui en ont corrigé des premières versions, Anne-Marie, Catherine, Gabrielle, Jane, Luc, Michel, Victor, Yann... Merci à Chrystel pour nous avoir ouvert les portes de son atelier.

Nos remerciements vont enfin à notre ami Seb James, illustrateur-dessinateur-graveur sévrien. En nous prêtant ses carnets de croquis personnels, il nous confiait des trésors. Nous y avons puisé la matière illustrative de ce livre. Ce fut un bonheur. Nous lui en sommes, avec Véronique, infiniment reconnaissants.

Studio graph a réalisé ce livre en s’appuyant sur les conseils de Dominique Blaizot. Nous avons également bénéficié de la complicité de Magdalena Turmaine, directrice de l’UFR/IUP des Sciences de la communication de l’université Paris XIII ainsi que des étudiants en licence durant l’année 2004-2005 : Soumia Amidi, Albain Barry, Marion Breyer, Thomas Brunet, Lucile Charpentier, Elisabeth Chatelet, Ewige de Lauriston, Anaïs Gonet, Olivier Guillaumin, Yabome Kamara, Martin Levy, Françoise Lopes, Laure Martin Chave, Bertrand Mathieux, Sophie Pliven, Magalie Raimbault, Gwénaël Richerolle, Gaëlle Rual, Stéphanie Ruault, Magaly Silmont, Pauline Verschueren.

Chapitre 1

Nasdaq

Anarchie

Meurtre

Zazou

Ses requêtes conduisent inévitablement Ben vers un coin du web hier encore ignoré, vers quelques pages qui parlent de l’Occupation et d’anarchisme. Les Clebs, comme fous, le ramènent sans cesse vers Hirondelle, héroïne oubliée d’un temps révolu, vers Hirondelle, participante éphémère d’une rave insensée.

Charme

Amour

Sexe

Il essaie Google, le moteur de recherche mythique, encore la référence pour beaucoup d’internautes. Moins personnalisé, moins sophistiqué que les Clebs, le vieux moteur tient encore la route. Ben retient sa respiration, essaie quelques mots clés. Sur Google, les requêtes se déroulent normalement. Les sites pornos se bousculent à sexe, et les jeunes allumés des années 40 répondent à l’appel de zazou. Seuls, les Clebs semblent délirer.

Une photo jaunie, comme découpée dans un vieux magazine. Un visage fin sorti tout droit d’un roman d’avant-guerre, des cheveux longs. Une rengaine sirupeuse des années quarante.

Un manga. Le maquillage brutal, les cheveux bruns comme déstructurés, un piercing au sourcil droit. Un rock acide bien d’aujourd’hui.

Ben pourrait tomber amoureux d’Hirondelle.

Un seul prénom, deux nouvelles héroïnes du Web. Une ressemblance par delà les années. Le visage volontaire aux traits trop bien dessinés, les yeux grands et délicatement bridés, la sensualité de la bouche. Grandes et minces, trop brunes toutes les deux. Le même corps au féminisme estompé.

Il aurait fallu vivre cette époque pas si lointaine et pourtant oubliée de l’Occupation. Pour comprendre, il lui faudra revivre ce passé très proche qui a vu la naissance des Clebs. Il aurait fallu assister à la rencontre de Flora et de Gad.

Chapitre 2

C’est dans un troquet des Halles que Gad a rencontré Flora pour la première fois. Elle travaillait comme expert auprès de la Caisse des Dépôts, que Welm avait contactée pour obtenir du capital risque. Elle avait déjà rencontré Pierric Lardot, qui lui avait expliqué le « business plan ». Gad devait lui expliquer le fonctionnement des Clebs.

Comme toujours, j’arrive ce jour-là très en avance. Le troquet est grand et quasi vide. Je peux choisir une table avec soin. Je lui laisse la vue sur la rue. Je ne pense pas vraiment que nous ayons la moindre chance d’obtenir du financement par une institution comme la Caisse des Dépôts, mais ce contact nous offre l’occasion d’affûter notre discours avec des professionnels du capital risque.

Elle arrive exactement à l’heure. Nous ne nous sommes jamais rencontrés et malgré cela, elle se dirige vers moi sans hésiter. Je me lève pour l’accueillir d’une poignée de main maladroite. Elle est parfaitement à l’aise. La rencontre commence à peine, elle a marqué les premiers points.

Le lieu du rendez-vous est une erreur de casting. Musique hard rock, décor punk, l’ambiance limite destroy du café convient mal à ses talons hauts, ses fringues chics, au sérieux de notre rencontre. Cette pensée n’a pas l’air de l’effleurer.

On ne perd pas de temps en politesse. Je veux lui faire partager mon rêve, le travail d’une petite bande de pisseurs de programmes. Seulement cinq personnes, un prof de fac, deux jeunes ingénieurs, un étudiant en thèse, et moi. C’est léger pour changer le monde ! Je lui raconte les Clebs, un nouveau moteur de recherche du Web :

«  Les vieux moteurs de recherche comme Google ont fait leur temps. Place à la génération des Clebs. Les vieux moteurs donnent en gros la même réponse à tout le monde. Ils essaient bien d’utiliser les profils des internautes mais ça marche moyen, surtout pour ce qui est de la veille.

– Doucement ! Qu’est ce que vous voulez dire par « veille » ? interrompt Flora.

– Un système de veille découvre des pages intéressantes pour un utilisateur, sans même qu’il aie à proposer de mots clés. Avec les outils classiques, en gros, tout se passe comme si les systèmes de veille faisaient leurs courses dans les milliards de page de Web et essayaient ensuite de fourguer ce qu’ils ramènent à leurs millions d’internautes. Ça craint ! Tu aimes les mashmallows et on te donne des fraises Tagada. Bref, tu loupes les tas de perles sur le Web qui sont là pour toi et que tu ne découvriras jamais. Le Web, c’est la plus grande frustration de l’histoire de l’humanité.

– Et vous faites mieux ?

– Je veux ! On va lancer juste pour toi des clones, des agents intelligents qui te connaissent et qui vont labourer le Web rien que pour toi. Le temps va passer. Tes clones vont de mieux en mieux te connaître, de mieux en mieux connaître le Web. Ils vont construire ta vision personnelle de la toile. Les Clones du Web, les Clebs, trouveront ce dont tu rêves, ce dont tu n’oses même pas rêver.

– Combien de machines ? Combien de ME pour construire votre système ?

– Rien. Une misère. On fonctionne en P2P. Le gros du boulot est fait par les machines de nos utilisateurs, un peu comme dans Kazaa. Vous voyez ? On a déjà plusieurs milliers d’utilisateurs et des milliards de Clebs. Ils se reproduisent. Ils meurent. Ils vivent. Ils s’aident entre eux. Plus on a d’utilisateurs, plus notre système s’améliore. Les Clebs s’organisent en groupes d’intérêt commun, en communautés. Ils construisent une nouvelle toile.

– C’est un peu comme des virus vos Clebs ?

– Ça emprunte la technologie de certains virus. Mais ils obéissent, à nous d’abord, à nos utilisateurs ensuite. Ils ne s’installent jamais sur une machine sans l’accord d’un admin. Ils respectent toutes les lois des robots du Web.

– Vous avez des brevets ? »

Elle pilote la réunion en douceur mais sans hésitation, écoutant studieusement, prenant de rares notes, interrompant par ses questions toujours précises, parfois destructrices. Je sens déjà que l’avis sera négatif. Malgré cela, je me laisse envahir par le charme de la jeune femme, sa froideur extérieure et comme une passion à fleur de peau. J’observe le silence de son corps et je dérive sournoisement de la présentation professionnelle, linéaire, institutionnelle, vers un récit épique, improvisé… la part du rêve. Je ne veux plus seulement l’intéresser, la convaincre ; il faut qu’elle s’enthousiasme.

Elle écoute de longues minutes, sérieuse et concentrée, avant de m’interrompre : « Et qu’allez-vous vendre ? »

Quelques mots pour tuer l’utopie, exterminer la poésie. Elle n’est pas là pour construire des légendes mais pour assurer des retours sur investissements. Qu’allons-nous vendre ? Nous avons une réponse toute prête que je lui débite. Mais elle m’a déçu et je bâcle la présentation. Je veux changer le monde, imposer mes Clebs partout, pas gagner de l’argent.

Le silence s’établit. J’en profite pour examiner un peu mieux la jeune femme. Elle est abusivement belle ! Un corps musclé, des formes élastiques, un visage bien dessiné, une œuvre d’art pour chignon, la valeur de deux ou trois Smig sur le dos. Elle a l’assurance des beaux quartiers. Pourtant, pas de trace d’accent Neuilly-Auteuil-Passy, elle parle un parisien bien éclatant, avec même un soupçon de banlieue grise.

Fin du set : elle résume. Elle explique ce qu’elle a compris avec un brio impressionnant. Elle appuie sur les faiblesses ; nous renvoie gentiment dans les cordes. Refaites vos gammes et repassez me voir. Et tout cela dans une atmosphère polie, aimable, qui en devient presque insultante.

La tueuse achève son crème, qui doit maintenant être froid. Pour briser le silence, parce que j’ai besoin d’un whisky bien tassé, pour me remettre de son analyse dévastatrice, je ne trouve rien de mieux que de lui proposer de passer à l’apéro. Ma question a fait hésiter sa belle assurance. Son regard est intense :

– Vous pensez me faire changer d’avis ?

– Non. Je m’en fous. Je voudrais savoir ce que vous pensez vraiment du projet. On oublie la Caisse des Dépôts, on oublie les stock options et la bourse. Juste votre avis sur les Clebs.

– L’avis de personne ?

– Disons l’opinion d’une rencontre de bar.

– Pourquoi ?

Je n’ai pas de réponse. Pourquoi l’avis de cette jeune femme est-il si important ? Pourquoi est-il si crucial de la convaincre ? Parce que je finirai les Clebs pour elle ? Parce que c’est pour elle que je réussirai, que je deviendrai très riche. Je ne suis pas prêt d’oublier ses questions, pas prêt d’y répondre. Pourquoi elle et pas une autre ? Elle interroge :

– Vous voulez savoir ce que je pense vraiment des Clebs ? Vous voulez que nous passions un moment à boire et à causer de votre idée ?

– Et plus si affinités, ajoute-il.

Silence. Elle n’a pas relevé. Elle hésite quelques instants, puis une lueur brille dans son regard. Flora s’est décidée et elle l’affirme dans un éclat de rire. Est-ce qu’elle se moque de lui ? Elle ne dit rien. Elle agit, d’abord modeste, en se repassant un peu de gloss sur les lèvres et du khôl sur les paupières. Elle défait son chignon, roule un peu sa jupe pour la rendre plus courte, range soigneusement son foulard dans son sac et dégrafe deux boutons de son corsage. Le regard de Gad s’insinue entre ses seins, découvre un tatouage qu’il n’attendait pas. En quelques instants, elle s’est transformée, son visage a changé. La bourgeoise un peu coincée a cédé la place à une jeune femme ravissante, branchée.

Elle réfléchit quelques instants avant de donner son avis :

– Je ne l’aime pas ton projet. Les gens lisent tous la même chose. Ils vont voir les mêmes films. Ils aiment les mêmes musiques. Merde !

… Il faut leur inculquer la différence. Tes Clebs font tout le contraire. Ils encouragent l’uniformité en disant aux gens ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils doivent aimer. Ton système est celui de la pensée uniforme. Il pue !

… J’aime des films que personne ne voit, des livres oubliés par tous, les tableaux de peintres inconnus, la musique de groupes que nous sommes une poignée à connaître. Ce sont mes goûts, ni bien, ni mal, les miens…

Je laisse passer un long moment avant d’essayer d’expliquer :

– Les Clebs ne volent la liberté de personne. Savoir que Céline Dion est adorée par des millions de personnes ne te force pas à aimer sa musique. Les Clebs sont à ton service. Ils te donnent l’information dont tu as besoin. Ils répondent à tes questions, ils les précèdent.

– Putain ! réplique-t-elle. Un chanteur ou un écrivain, ce n’est pas un produit. Je veux être choisie comme je choisis, par hasard. Je veux qu’un livre s’attache à moi sans que je n’y puisse rien. Je veux devenir dingue d’un groupe de rap limousin inconnu même s’il joue de la daube et si je n’aime pas le rap. Je ne veux pas que l’on décide pour moi. Je ne veux pas être rationalisée, fichée.

– Tu es libre ! Mes Clebs t’amènent une information précise qui tient compte de ton profil, ensuite à toi de décider.

– Une information précise qui tient compte de ton profil ? Précise ? Le mec là-bas, assis au bar. Il ne pense pas précis. Il est illogique, changeant, et c’est comme ça qu’il me fait bander. C’est juste un beau mec avec un jean moule burnes.

Je tente une autre approche :

– Chacun est peut-être incohérent mais la foule est statistiquement cohérente. Les Clebs te donneront des informations impartiales sur la foule. Personne ne t’oblige à t’en servir.

– Impartiale ? Tu réalises ta naïveté ? Pense au pouvoir que représenterait votre succès ! Ça ne peut pas fonctionner. C’est trop de pouvoir ! Le pouvoir de décider ce que les gens vont lire, manger, acheter, qui ils vont aimer, élire, ce qu’ils vont croire. Le pouvoir suprême dont ont rêvé depuis toujours les tyrans. Tu crois que tous les Hitler en herbe vont regarder tes Clebs en attendant qu’ils leur soient favorables. Ils essaieront de les posséder ? Et les Bill Gates ? Le contrôle des goûts du marché. Ils vont attendre patiemment que tes Clebs applaudissent leurs produits ? Tu rêves !

Elle me tutoie et j’aime ça. Elle tue mon rêve et je ne peux même pas lui en vouloir. Je pourrais lui parler encore de la technique brillante des Clebs, pour l’éblouir ; je sais que ce n’est plus le sujet.

Elle continue :

– Vous finirez par manipuler les résultats pour plaire à vos clients et quand les gens cesseront de vous faire confiance, vous disparaîtrez.

– On ne peut pas se permettre la moindre manipulation. On sera au-dessus de tout soupçon.

– Peut-être. Alors ça durera jusqu’à ce que quelqu’un s’amuse à manipuler tes Clebs …

– Impossible.

– Tu garantis que ton système est infaillible ?

– Personne ne peut garantir ça…

Je voudrais la convaincre que mes Clebs ne mettent en péril aucune liberté, que personne ne les manipulera, mais ne suis plus vraiment sûr. Elle me fixe de son regard profond et me dit :

– Tes Clebs me font gerber. Ta techno pourrait être belle si elle servait à autre chose qu’à niveler, à écraser les individus.

– Tu n’essaies même pas de comprendre les Clebs.

– Je les comprends trop bien. Tu les as faits avec le fric en tête. Ils sont contaminés, pourris par le fric.

– Je rêve. C’est quoi ton boulot exactement ? Et tu viens me parler du fric qui pourrit tout… C’est toi le fric qui pourrit tout.

J’ai vu le cou de la jeune femme se strier de rouge. Je regrette déjà ce que j’ai dit. Sans répondre, elle approche sa main de la flamme de la bougie qui brûle sur la table. Je la laisse faire. Au bout de quelques secondes, je finis par lui arracher la main du feu. Elle sourit gênée :

– C’était con… Excuses-moi. Pourquoi as-tu fait les Clebs ?

Il n’a pas de réponse.

Ils parlent et les mots sont denses, importants. Parfois ils se taisent et les silences s’éternisent. Le patron du troquet finit par les jeter dehors.

Comment s’est terminée la soirée ?

Elle a choisi un hôtel du quartier, une manière polie de faire passer le message que nous sommes là pour baiser, pas pour durer. Dans l’escalier, elle rit en me dégrafant le jean. Ensuite, elle se déshabille sans un mot, en me tournant le dos. Plus tard, les yeux fermés, elle se concentre sur son plaisir, appliquée, silencieuse. Son orgasme m’effraie par sa violence, son parfum de désespoir, de mort. Après…

Comment s’est vraiment terminée la soirée ?

Elle regagnait sa banlieue, un appartement à Sèvres. Je l’ai accompagnée jusqu’à la gare Saint-Lazare. Quand j’ai essayé d’apporter une petite touche romantique en lui prenant la main, elle s’est écartée en riant. Sur le chemin, nous ne nous sommes pas dit grand-chose. Devant la gare, elle a effleuré ma joue et cette caresse était plus tendre qu’un baiser. Je lui ai demandé si je pouvais l’appeler. Elle est partie. Je suis resté quelques instants à fumer en pensant à elle. Après, j’ai couru pour la rattraper. Je l’ai cherchée dans toute la gare, sans succès. Tout aurait pu être si différent. Nous aurions été dans un hôtel du quartier, elle aurait dégrafé mon jean en montant l’escalier, elle se serait déshabillée en me tournant le dos…

Je me suis décidé à l’appeler, des semaines plus tard. Elle ne travaillait plus pour la Caisse des Dépôts. Ils ne savaient pas comment la joindre. Je l’avais perdue.

Ce jour là, sur un quai de la gare Saint-Lazare, en regardant partir un train qui peut-être l’emportait au loin, je me suis promis de réussir.

Quand elle m’a quitté, j’ai cru l’entendre me murmurer « Ça aurait pu être toi ».

J’allais vivre dans l’attente de la retrouver. Je me suis promis de réussir. Il me fallait finir les Clebs pour la convaincre qu’elle s’était trompée. Il fallait que les Clebs s’imposent pour qu’elle ne puisse plus se refuser. Ce jour-là, sur un quai de Saint-Lazare, en regardant un train qui peut-être l’emportait au loin, j’ai rêvé de la convaincre par mon succès.

« Welm remporte le Prix du Moteur de Recherche du Web »

4 février 2010 – Prague, république Tchèque

Le spécialiste de la recherche sur le Web, Welm, remporte le prestigieux « Search Engine Award » pour son logiciel de recherche dans la catégorie Novel Technology.

Les Clebs de Welm, des agents intelligents labourant le Web, ont été récompensés pour « les possibilités révolutionnaires qu’ils offrent de découvrir, trier et croiser l’information présente sur le Web ». Les Clebs sont d’ores et déjà utilisés par des centaines de milliers d’internautes qui les préfèrent aux moteurs plus traditionnels.

« Ce prix très important est une preuve de la qualité de notre vision et de la valeur de notre technologie. Il confirme notre adéquation aux besoins de nos clients. » a déclaré Pierric Lardot, le PDG de Welm.

Welm propose une solution véritablement en rupture avec celle de ses concurrents les plus établis comme Google ou Microsoft. Son prix reste élevé même si une majorité de ses clients seraient prêts à payer encore plus pour la qualité, la précision et la pertinence des résultats des recherches des Clebs.

À propos de Welm : Welm (www.welm.com) développe des outils de recherche d’information sur le Web. Welm utilise des méthodes classiques d’études statistiques du graphe du Web, couplées à des techniques plus ésotériques d’agents autonomes qui meurent et se reproduisent (les célèbres « clones du Web », les Clebs). Welm ne communique pas sur sa technologie.

Pour plus d’information contacter : Welm, Suzanne Crawfield, Responsable Relations Publiques, media@welm.com

Chapitre 3

Gad vit dans l’attente de la retrouver. Il suit la jeune femme depuis la station de bus.

Il a marché longtemps dans Paris, s’arrêtant au hasard des cafés, cherchant sans succès à croiser le regard des autres, s’inventant des rencontres. Il a vu la foule des sorties de bureaux envahir la chaussée, puis peu à peu s’estomper devant l’avancée de la nuit. Il a suivi des rues animées, des rues désertes. Il a croisé plusieurs milliers de personnes et n’a pas retenu un visage sauf, peut-être, la grimace de cette fillette arrosée par une voiture. Les lieux touristiques, les rues commerçantes se sont lentement vidés. Alors, attiré par cette banlieue pas si lointaine, il a suivi des flots de voitures qu’une force centrifuge écartait de Paris.

Il attache ses pas à ceux d’une jeune femme qui marche les yeux accrochés à la chaussée. Elle n’a pas vingt ans. Elle revient peut-être d’une fête. Son pantalon a quelques taches. Elle a dû abandonner son petit ami parce qu’elle avait promis à sa mère de rentrer. Elle rêve d’un autre, plus mignon, plus bandant.

Ils traversent le pont l’un derrière l’autre. La jeune femme jette à peine un regard au paquebot gigantesque, amarré au milieu du fleuve, d’une beauté éblouissante, dépouillé des repères d’antan. La fin programmée de ces ruines, livrées demain aux démolisseurs, ne semble pas l’émouvoir. Cette indifférence aux lieux la dénonce locale. Lui pense à la foule d’ouvriers qui ont travaillé, souffert sur les chaînes de montage. Il voit les fantômes de ceux qui ont vécu ici, qui se sont fondus dans le monstre assoupi aux pieds de Paris.

Il a vu le nom, Sèvres, jumelé avec il se fout bien quoi, et il a revu un visage.

La jeune inconnue porte aux pieds deux gros volumes, virgulés par Nike. Avec ça et ses pattes d’éléphant, elle est comme arrimée. Elle serait vrillée au sol si le gros sac à dos ne la fléchissait, ne l’entraînait vers l’avant. Elle se retourne de temps en temps. Elle a dû sentir qu’il la suivait. S’il n’a pu qu’entrevoir son visage, il peut à loisir admirer ses longs cheveux blonds qui flottent dans le vent.

Il se souvient des questions d’une amie : « Que cherches-tu quand tu suis une inconnue au hasard des rues ?… As-tu pensé à ce qu’elle pouvait ressentir ?… Connais-tu son angoisse ? »

Ce n’est qu’un jeu, elles ne sont pas supposées s’apercevoir qu’elles sont suivies. Son amie a décidé : « Je déteste ton jeu. Je ne le comprends pas. »

Il ne faut pas chercher à comprendre ; il n’y a rien à comprendre. Ce n’est qu’un jeu. Il ne se rappelle même pas lui en avoir parlé. Il s’en veut de l’avoir fait. Il a honte. Il n’est pas l’homme qui suit des femmes dans la rue. Il voudrait la convaincre d’oublier mais elle aime en parler. Il voudrait lui expliquer que ces femmes et lui vivent dans des mondes différents, qu’il n’a pas l’intention de les rencontrer, qu’il ne veut pas et ne peut pas les aborder.

Suivre des femmes dans la rue, c’est anecdotique. Ça ne le définit pas. Il n’est pas l’homme qui suit des femmes dans la rue. Pourtant, l’innocence n’est pas pour elle une option et elle insiste :

– Tu méprises les femmes que tu suis.

Comment les mépriser sans même les connaître ? Pourquoi ces certitudes ? Mais son amie n’écoute plus. Il est ce type qu’elle connaît, qui suit des femmes dans la rue, ce type qu’elle raconte, ce malade qu’elle aime bien et qui lui fait un peu peur.

Au premier carrefour, il abandonne la jeune femme aux Nike. La ville est presque déserte et il se ferait vite repérer. Il hésite quelques instants avant de s’attacher au sillage d’une brune en Adidas qui pousse un caddie. Elle est petite, bien en chair. L’autre était trop jeune. Il préfère les vraies femmes. Elle marche seule dans l’ennui d’une soirée endormie de petite ville, de trou du cul de banlieue. Que peut contenir le caddie ?

Elle a mis dans son caddie, quelques fringues, un vieux poste radio, un sèche-cheveux, une boîte de photos, du linge sale, tout ce qu’elle possède. Le petit ami de sa copine a débarqué et elle a dû quitter le studio minable. Finies les soirées à regarder la télé en fumant des pétards et en buvant des bières ! Ses garçons lui manquent, elle a décidé de retourner chez elle. Elle n’a pas d’autre endroit où aller et n’a pas l’argent pour une chambre d’hôtel. Il va lui falloir recommencer à vivre avec l’autre. Elle ne sait pas si elle en aura la force. En finir est une alternative.

Ils passent l’un derrière l’autre devant une grande halle métallique au charme incertain.

Pourquoi suit-il ces femmes ? Aimerait-il apprendre qui est cette femme, ce qu’elle aime, où elle va ? Il aime surtout rêver à ce qu’elle aurait pu être.

Sa vie balisée, bien déterminée, bien rectiligne, s’interrompt. Il suit des inconnues et tout devient possible. Leur corps lui appartient pour quelques instants. Elles passent dans ses rêves. Il se souvient d’un parfum au gré de la brise, d’une musique de pas qui lui donne la cadence, d’un regard, de la danse des corps.

Ils marchent encore et arrivent devant une terrasse de café. Il croit la reconnaître dans la lumière d’un néon, celle qui l’a attiré jusqu’ici. Il laisse son remorqueur involontaire s’éloigner.

Elle est assise au comptoir, grande, très brune, trop mince. Il découvre d’abord les énormes boucles d’oreille blanches, l’anneau en piercing sur l’arcade sourcilière, le rouge à lèvres presque blanc. Le maquillage est trop violent, émouvant. Quelques rides aux coins des yeux. Son regard part des cheveux noirs, très courts. Il caresse la poitrine plate que l’on devine sous la robe blanche, presque transparente. La robe est trop courte et il plonge le long de longues jambes d’une pâleur d’hiver. Les chaussures sont fines, blanches aussi, avec de très hauts talons. Elle est trop belle avec son regard perdu dans l’espace, un regard dur, trouble. Il pense que c’est elle. Dans les yeux de la jeune femme, brille une lueur étrange, des épices obscures. Pour elle, il reste.

Elle vit dans le cadre d’une fenêtre. Il est dehors à la contempler. Elle vit sans lui, dans un film très lent, comme figé pour l’éternité. S’il mourait à l’instant, la représentation ne s’interromprait pas. Il n’est plus sûr de vraiment exister. Elle vit et il n’est que l’observateur de cette réalité. Il est devenu simple spectateur d’un monde d’où l’impossibilité d’incident a éliminé la réalité. Il est peut-être déjà mort. Il n’a peut-être jamais existé.

Une bande d’ados et deux types d’une trentaine d’années, squattent le café. Cela le met mal à l’aise, ce gosse qui tire sur une cigarette, cette gamine trop jeune qui boit une bière en s’ennuyant, et ces adultes qui croisent autour de jeunes qui ne devraient plus être ici à cette heure tardive. Il voudrait entrer dans le bar mais n’ose pas. Il pense qu’il y a une gare pas loin et qu’il serait temps de rejoindre la grande ville.

Même si elle prenait conscience de sa présence, elle n’aurait qu’à zapper pour le faire disparaître…

Et si j’entrais, si je m’approchais d’elle… si je lui enfonçais un gros couteau brillant dans le ventre… Le couteau pénètrerait difficilement. Je le pousserais plus profondément. J’aurais les mains pleines de sang, de ce sang qui formerait une petite flaque et salirait la robe blanche de Flora. Mais même cela ne saurait l’atteindre. Elle se brosserait machinalement le bas de la jupe que le sang aurait taché ; elle allumerait une cigarette et arriverait facilement à me faire disparaître.

Il n’a pas bougé. La jolie femme est toujours là et lui qui l’observe depuis la terrasse. Il s’éloigne de quelques mètres et s’installe sur un petit muret.

De longues minutes plus tard, elle se lève. Elle a choisi l’instant de relancer le jeu. Elle sort. En passant près de lui, son regard l’a frôlé, est revenu, s’est bloqué un instant. Elle a décidé de le faire exister et de l’ignorer à la fois. Il est maintenant certain de l’avoir reconnue, certain qu’elle l’a reconnu. Elle s’éloigne. Derrière elle, il repart vers le Pont de Sèvres. Il la suit mais le jeu a changé, parce que leurs regards se sont croisés. Ils parcourent la longue avenue. Ils passent, l’un derrière l’autre, le feu rouge où il a quitté la femme aux Nike. Il se demande quel chemin elle va choisir dans l’entrelacement des bretelles.

Ce n’est pas la première fois que son regard croise celui d’une des femmes. Elles ont un talent magique pour sentir les gêneurs qui s’attachent à leur pas. Seulement voilà, aujourd’hui il est resté. Aujourd’hui, ils se connaissent. Le jeu a changé.

Elle se retourne et l’attend en souriant :

– Que voulez-vous ?

Elle a parlé à voix basse quand il est arrivé près d’elle. Une voix très grave, un peu rauque, cassée. Il ne répond pas. Il ne veut rien.

Elle le dévisage et éclate de rire. Elle est celle qui pose des questions sans attendre de réponse. Il est celui qui n’a pas de réponse. Elle aime rire quand il est trop sérieux. Elle aurait pu lui plaire moins belle.

Elle a repris son chemin. Ils marchent en silence sous l’échangeur, dans l’entrelacement de béton et de verdures salies de pollution. Ici ou là, le blanc de quelques tâches de neige s’accroche à une nuit qui n’arrive pas à cacher la tristesse du lieu. Elle glisse sur le chemin et il suit quelques mètres derrière elle. Il apprendra à aimer cette zone comme entre parenthèses. La ville n’existe ici que par ses odeurs, par le bruit des voitures qui passent sur les voies rapides autour d’eux. Elle le guide sans un mot. Ils arrivent dans un petit square pas bien éclairé, un peu sinistre. Il se rapproche.

Elle s’appuie contre un pylône et le fixe de ses yeux vert foncé. Il fait froid. Sous son long manteau, elle ne porte que sa robe très moulante, trop courte, qu’elle relève et coince dans sa ceinture. Il interroge :

– Tu es Flora ?

– Tu peux m’appeler Loana si ça te fait bander.

Elle rit encore et son rire résonne dans les bruits lointains de la nuit. Son corps brille dans le faible éclairage d’un lampadaire malade. Il l’aide à retirer son seul sous-vêtement, un string minimaliste. Il déboutonne son jean. Il approche sa main d’un sein. La caresse est hésitante sur la peau de la jolie femme, un peu rêche dans le froid de la nuit. La phase d’approche amoureuse, les premiers baisers, tout cela lui manque. Il bâcle quelques vagues caresses. Il cherche à tâtons. Elle le guide. Ils précipitent l’amour sans être vraiment prêts. Il est en elle, mal à l’aise, années sida obligent. Leurs caresses sont maladroites. Quand il essaie de l’embrasser, elle détourne la tête et ses lèvres glissent le long de la joue de la jeune femme pour se bloquer derrière son oreille. Il ne retrouve pas le parfum de celle qu’il a connue.

Ils font l’amour debout, dans l’inconfort. On s’attendrait à ce que l’érotisme de l’aventure précipite l’orgasme. Il n’en est rien. L’absence de tendresse, le risque d’être surpris, la laideur du lieu, retardent le plaisir. C’est elle qui maintenant cherche la bouche de l’autre, elle dont la langue s’insinue, visite goulûment, elle qui se serre durement contre lui. Elle jouit brutalement, en de longs frissons qui semblent n’en plus finir.

Son désir dispersé, elle redécouvre son compagnon désemparé, solitaire. Elle s’agenouille et le prend dans sa bouche. Il fouille les bosquets du square autour de lui pour vérifier la qualité de leur solitude, pour chercher des témoins improbables de leur rencontre. Le désir s’éloigne. Alors, il se concentre sur son plaisir, pour le convoquer, le précipiter, pour en finir. Il écarte son regard de ces yeux qui l’impressionnent, et le fige sur des détails du corps qui s’offre sans pudeur. La bouche de la belle femme s’active. L’éjaculation finit par arriver furtivement.

Il découvre le froid. Il la repousse doucement, reboutonne son jean un peu trop précipitamment comme pour éloigner ces moments décevants, pour conjurer le risque d’être surpris.

– Tu es Flora ?

Elle n’a pas répondu. Il observe furtivement le corps de sa partenaire, pour le marquer dans sa mémoire. Il s’attarde sur quelques rares défauts, une cicatrice, quelques rides. L’amour passé, il aimerait disparaître mais si elle est Flora, il doit rester. Il l’aide maladroitement à se rhabiller et la bouscule un peu. Il est surpris qu’elle ne partage pas sa hâte.

Elle est prête. Elle s’éloigne et il a à peine le temps de lui dire qu’il veut la revoir. Elle ne répond pas. Ils aperçoivent presque ensemble la lueur d’une cigarette dans un renfoncement, pas très loin d’eux. Elle passe près du spectateur, du clochard peut-être, qui a suivi en silence leur exhibition. De sa voix rauque, pleine de musique, un peu dure, elle dit :

– Tu n’as pas les moyens.

Lui parle-t-elle ou s’adresse-t-elle au clochard ? « Tu n’as pas les moyens. » Que faut-il comprendre ?

Parle-t-elle de se faire payer ? Dit-elle au voyeur qu’il n’a pas assez d’argent pour une fille comme elle ? Répond-elle à une question ? À une proposition ? S’adresse-t-elle à l’inconnu qui lui a fait l’amour ou à celui qui les a observés ? Sait-elle que son amant d’un instant est très riche ? Il ne lui a pas parlé des Clebs. La fortune qu’il pourrait déposer à ses pieds, il sait qu’elle la refuse.

Quand Gad a rencontré Flora la première fois, il n’était qu’un petit ingénieur, un salarié satisfait de boucler ses fins de mois. Aujourd’hui, quand il la retrouve, il est assis sur une fortune dont seul son comptable connaît l’étendue. Plus d’argent qu’il ne peut dépenser et bien plus encore en virtuel, en actions et stock options.

On ne sait pas si elle parlait au milliardaire ou à l’autre, peut-être un clochard.

Elle a dit : « Tu n’as pas les moyens. » Parlait-elle de liberté ? De la liberté de ce type qui les observait, de cette liberté qui lui manquait ? Il n’a pas les moyens de la faire rêver. Sa vie est bornée par des obligations, des contraintes, les réunions qui remplissent son agenda, toutes les choses qu’il se sent obligé de faire, toutes celles dont il n’ose rêver. Le prix de la réussite des Clebs. Il peut prendre quelques heures pour suivre des inconnues dans la rue. Il peut même leur faire l’amour dans un square, au milieu de la nuit. Il peut entrevoir la liberté, sans oser la saisir. Elle a raison. Il n’a pas les moyens. Serait-elle restée s’il avait eu les moyens ?

Il est celui qui suit des femmes dans la rue sans rien avoir à leur offrir, celui qui est devenu riche pour déposer sa fortune au pied d’une inconnue, celui qui va accepter de tout perdre pour retrouver sa liberté.

Le film s’est arrêté de défiler. Le marcheur a fini par s’arrêter.

Quand Gad est passé à son tour devant le témoin silencieux, celui-ci lui a demandé une cigarette et a juste murmuré en remerciement :

– Je m’appelle Samir.

Le marcheur aléatoire

Comment trouver les occurrences d’un mot dans un livre ? On peut lire le livre de bout en bout. C’est loin d’être pratique. On peut, s’il en existe un, utiliser un index. Dans un index, on va trouver des entrées comme :

« Goéland » : pages 7, 25-27, 31, 35 ; « Pingouin » : pages 15, 25, 31. Une page d’un livre conduit à des mots. Une page d’index, en inversant un livre, conduit des mots vers les pages.

Lire le Web

Imaginez maintenant le Web comme un très grand livre, un livre de plusieurs milliards de pages. Contrairement à un vrai livre, il n’y a aucun ordre entre les pages mais cela ne change pas grand-chose au problème. Comment trouver les pages du Web contenant un mot particulier, par exemple « Goéland » ?

On va utiliser un ordinateur, appelons-le Spider, qui peut lire le Web à la vitesse effarante de milliers de pages par minute, de millions par jour. Avec une petite écurie de Spiders, on va pouvoir lire une partie raisonnable de l’ensemble du Web en quelques semaines et obtenir les quelques pages qui contiennent le mot « Goéland ». Mais vous ne pouvez pas attendre des semaines pour avoir votre résultat.

Indexer le Web

En même temps que les Spiders vont lire le Web, ils vont construire un bon vieil index, un index du Web. Pour chaque mot, cet index donne la liste de toutes les pages du Web qui contiennent ce mot. Quand on voudra trouver les occurrences d’un mot, il suffira de demander à l’index, un index démesuré, qui a indexé et va continuer à indexer les milliards de pages du Web.

C’est ce que fait, par exemple, Google avec ses milliers d’ordinateurs ! Certains d’entre eux lisent le Web, d’autres construisent l’index, d’autres enfin répondent aux questions des Internautes. Il faut bien réaliser la complexité de l’opération. Un exemple : avec toutes ces machines qui fonctionnent en continu, les pannes sont fréquentes, plusieurs ordinateurs tombent en carafe chaque jour, et le système ne peut se permettre de s’arrêter pour si peu, ni même de « perdre des mots » quand des machines tombent en rade. Désolé, le mot que vous cherchez a disparu du Web !

Trier les pages

Vous demandez une page sur le Web avec un mot clé comme « Goéland », vous obtenez des milliers de réponses. Maintenant, c’est à vous de bosser. Vous pourrez sans doute regarder quelques pages, peut-être une dizaine, un peu plus... Et les autres ? C’est frustrant !

La page qui vous intéresse, la perle que vous recherchez est peut-être dans la dernière huître. Comment faire pour que le système classe parmi les milliers de réponses, les plus intéressantes vers le début ?

La technique développée par les premiers moteurs s’appuyait exclusivement sur l’analyse de chaque page. Une page était jugée intéressante si le mot apparaîssaît plusieurs fois dans la page, s’il apparaîssait plutôt au début de la page, et encore plus si c’était dans un titre. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que le résultat était assez nul. On était conduit à regarder des tas de pages sans aucun intérêt avant de trouver ce qu’on cherchait. Mais une notion permet de bien mieux classer les pages résultats, la notion d’autorité.

La page officielle d’un grand musée a probablement plus d’intérêt pour un lecteur moyen qu’une page sur un projet d’une classe de CE2 de Romorantin. Comment distinguer entre les deux ? Il se trouve que le musée est connu et que de nombreuses pages vont référencer sa page d’accueil. La page du musée fait autorité, c’est une page importante. Il ne nous reste plus qu’à trouver comment définir précisément cette notion et comment traduire ce genre d’information sous forme de calculs ?

L’importance des pages

Imaginez un piéton en région parisienne, appelons-le Gad. Gad choisit au hasard un autre piéton et le suit pendant quelques temps. Puis, au hasard, il change et en suit un autre. Il continue en laissant véritablement son choix au hasard. En procédant ainsi, il a plus de chance de se retrouver à la station du RER Les Halles, une grande quantité de personnes y circulent, que dans le quartier de la Croix-Bosset à Sèvres (un quartier charmant mais peu fréquenté).

Imaginez Gad maintenant en internaute virtuel. Il choisit au hasard une page du Web. Il regarde tous les liens de cette page et, au hasard, il en suit un. Il se retrouve sur cette nouvelle page, observe les liens et en suit un autre au hasard. Et il continue comme cela pendant un temps infini. Le nom poétique de ce type de ballade est une marche aléatoire. Quelle est la probabilité que Gad, notre marcheur, se retrouve sur une page particulière ? Elle est bien plus forte qu’il se retrouve sur la page d’accueil de la SNCF, des tas de chemins y mènent, que sur une page de l’école Croix-Bosset à Sèvres.

Des chercheurs d’IBM ont proposé d’utiliser cette notion de probabilité comme définition de l’importance des pages. Plus cette probabilité est grande, plus on dira que la page est importante (plus elle fait autorité). Google utilise cette notion d’importance, parmi d’autres, pour classer les pages résultats d’une requête, les pages les plus « importantes » sont fournies en tête des résultats, d’une recherche.

Les Clebs

L’élégance mais aussi la faiblesse de cette définition est que le marcheur choisit les liens à suivre de manière totalement aléatoire. En réalité, les piétons selon leurs caractères, leurs goûts, leurs histoires, ne vont pas tous faire les mêmes choix. Ils n’auront donc pas tous la même probabilité de se retrouver aux Halles ou ailleurs. Il est assez probable qu’une marche aléatoire conduira un sénateur plutôt au Luxembourg qu’à Sarcelles, un homosexuel plutôt dans le Marais que rue de la Pompe, un homme plutôt qu’une femme au Salon de l’Auto (encore que...). Pour le surf du Web, c’est la même chose.

Welm pour personnaliser la recherche s’est donc mis à créer des « profils » de marcheurs que la firme désigna sous le nom de « Clebs ». Au départ, les Clebs devaient beaucoup à la conception qu’ont les publicitaires de leurs cibles : sexe, âge, profession, milieu social… Par exemple, on peut imaginer un Cleb pour représenter la ménagère de plus de cinquante ans. Les résultats, malgré le caractère presque odieux de telles classifications, furent pourtant jugés encourageants. Une fois lâchés sur le Web, les Clebs se nourrissaient de leurs surfs. Ils constituaient les filtres à travers lesquels était évaluée la pertinence des sites pour des groupes d’utilisateurs.

Le génie fut d’introduire le clonage. Les Clebs s’affinaient d’eux-mêmes par clonage, se regroupaient par fusion, mourraient quand ils se retrouvaient piégés dans des zones du Web qui ne correspondaient pas à leurs intérêts. Gad Gaello avait inventé une société dédiée à étudier nos goûts et nos tendances. Chaque internaute avait son « cooky » capable d’interroger les Clebs qu’il rencontrait. Au début des années 2000, les cookies, ces programmes espions, étaient encore rudimentaires. Gaello apporta aussi une vraie révolution à cette technologie.

Expliquer en détails les Clebs et les cookies de Welm nécessiterait de longues explications.

Ce qui nous intéresse, c’est que très vite Clebs et cookies engrangèrent une quantité phénoménale d’informations sur le Web et les internautes, et tout cela en utilisant principalement les ressources des ordinateurs personnels des internautes.

Aujourd’hui, les Clebs vous conduisent par la main, là où vous rêvez d’aller sur le Web.

Vous entrez dans le monde magique de Welm.

Chapitre 4

Ben travaille depuis bientôt dix ans à la brigade criminelle. Benjamin Kerouac a parcouru pas mal de chemin depuis sa Bretagne natale. Arrivé à Paris à dix-huit ans, pressé de quitter une famille un peu étouffante, passionné de poésie, il a vécu quelques temps de petits boulots, en profitant pour visiter le monde, Inde, Népal, Pérou, Mexique, Thaïlande, Indonésie, parcours initiatique classique jalonné de rencontres avec des fous, des rêveurs, des junkies, des copines moitié dingues et un peu putes. Ensuite, il est entré à l’école de police, choix inattendu, sans doute dicté par l’attrait d’une bourse. Une vague histoire de drogue a été à deux doigts de le faire virer, mais il s’en est tiré. Il a ensuite vécu un an avec une institutrice qui lui a fait découvrir l’écologie, la littérature sud américaine et la peinture expressionniste.

Le temps a passé. Le commissaire Kerouac dirige maintenant le service Cyber criminalité de la PJ parisienne. Il en a vécu les tout débuts, la grande époque des enfants flibustiers de l’internet et des virus foudroyants. Il a appris à surveiller les nouveautés qui s’imposent en quelques mois, accouchent de nouvelles menaces.

Ben fait partie des flics sérieux, bosseurs, rationnels, solides. Il ne se voit pas en super cow-boy ; il n’a pas acheté non plus le discours d’une police strictement technique, professionnelle, moderne, aseptisée. Il n’arrive pas à se faire aux grandes équipes à produire des enquêtes. Il aime le travail de flic de base, de soutier de la justice, l’artisanat de sa petite bande qui cogite devant des Kro. Il sait se passionner pour ses enquêtes voire, en dépit des consignes, tomber sous le charme d’un suspect. Une petite informaticienne, blonde comme les blés, pas très grande, un corps bien rond, des minis à couper le souffle… Il aurait mieux valu que Ben ne s’attache pas tant car la spécialité de la jeune femme était quand même le piratage de cartes bancaires. Ben lui a laissé vingt-quatre heures pour filer. Il aurait suffi de pas grand-chose pour qu’il parte avec elle. Il tombe amoureux trop facilement.

Aujourd’hui, tout est réuni pour qu’il tombe amoureux d’Hirondelle.

Ben fait à nouveau défiler les pages sur son écran. Curieux… Il veut orienter sa recherche autour de sites boursiers, persuadé que dans ces temps de dérive idéologique, la fraude serait d’abord financière. Les Clebs le ramènent toujours vers les pages sur Hirondelle.

Un visage volontaire, des cheveux courts, châtains, un piercing au sourcil, un rock acide.

Une rengaine sirupeuse des années quarante, un visage fin, des cheveux longs, très noirs.

Ben pourrait tomber amoureux d’Hirondelle, de l’hirondelle des années quarante, comme de l’hirondelle d’aujourd’hui.

Welm cultive le secret et il est difficile d’approcher la technologie mystérieuse des Clebs. La rumeur du Web les dit inspirés de travaux scientifiques de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique, du centre de recherche d’Orsay, le MIT à la française. Ben a bien essayé de lire les rares articles disponibles. Trop techniques ! Il ne comprend pas vraiment ce qui se passe sous le capot. Sous le capot ? Des millions d’agents intelligents qui squattent le Web. Du bel ouvrage ! Les Clebs semblent disposer d’une connaissance infinie, parfaite, instantanée de la toile. Ils sont rapides, discrets, efficaces, peu coûteux. Ils sont en train de conquérir le monde en affichant haut et fort leur respect des lois de la robotique du Web.

Ben abandonne son écran. Son café a fini de couler. Il sort un bol du lave-vaisselle et le remplit. Un courant d’air frais s’engouffre par la fenêtre de la cuisine. Le coup vient sans doute de jeunes hackers avec un grand sens de la mise en scène. Dans quelques heures, les journaux seront remplis de cette histoire et les politiques se mettront à hurler au loup. Il imagine l’inamovible président de l’UMP, donnant dans le « Les Clebs menacent les libertés publiques… Nous allons prendre sous dix jours les mesures énergiques qui s’imposent ». Lui qui hier encore achetait peut-être des actions de Welm à tour de bras.

Deux ans plus tôt, des rumeurs de manipulation des classements proposés par les Clebs, avaient couru mais rien n’avait pu être prouvé. Des racontars probablement lancés par des concurrents qui n’arrivaient plus à suivre ou par des financiers qui essayaient de prendre le contrôle de la société. Mais ce matin, le réveil trop matinal de Ben était bien dû à une belle et bonne manipulation des Clebs. Des pages sans importance apparente propulsées en haut de l’affiche. Quand toute la planète respirait au rythme d’Internet, dans un monde où les moteurs de recherche avaient pris une place considérable, une telle manipulation était grave, très grave même.

Ben ouvre sa connexion avec le site de travail qu’il partage avec ses collaborateurs et, sous le dossier Welm, crée une nouvelle rubrique, Hirondelle. Le nom lui plait. Il se met à distribuer les tâches. Andréa travaillera sur les hébergeurs des pages sur Hirondelle. On décortique : proprio du site, Webmaître, etc., la totale. Carole se chargera du contenu, à elle de « profiler » les auteurs des pages et de tirer au clair ce télescopage du xxie siècle et des années 40. Rodolphe gèrera les appels téléphoniques et les mèls de délation. C’est le dernier arrivé et il faut bien un minimum de bizutage ; il couvrira aussi la presse. Yann suivra les pistes, s’il en émerge du cloaque, et en attendant, il expédiera les affaires courantes. Satisfait de son travail de chef, Ben conclut en fixant une première réunion à 8 h 30, dans son bureau. Il n’est pas question de chômer.

Il lui faut aussi prévenir Tordjman. Plus tard. Ces pages Web inattendues qui surgissent au panthéon de la popularité avec leurs deux pasionarias fleur bleue, leurs évocations des années troubles de l’Occupation, des milieux anarchistes… Elle va le faire bander grave le patron, cette histoire.

Délaissant la dernière gorgée de café, Ben se glisse avec volupté sous la douche. Durant de longues minutes, il ne pense plus à rien. L’eau tiède caresse son corps. Il s’amuse à la retenir en croisant les bras sur sa poitrine. Il forme un maigre barrage que l’eau envahit immédiatement. De temps à autre, il desserre son étreinte et une vague glisse sur son sexe, le long de ses cuisses et de ses mollets. Il pense à Clara. La dernière fois qu’il a joué à ce jeu, c’était avec elle et c’étaient ses seins collés à son torse qui faisaient le barrage. Il n’en faut pas plus pour lui déclencher une érection, Clara fondue en lui sous une pluie d’eau tiède. Mais Clara n’est pas là.

À cette heure-ci, il devrait pouvoir rejoindre son bureau en moins d’une demi-heure. C’est de là qu’il appellera Tordjman. De toute façon, rien ne presse. L’identification des jeunes femmes ne va pas tarder avec leurs photos partout sur le Web et bientôt dans la presse. L’Hirondelle d’aujourd’hui a sûrement des voisins, des amis, des collègues de travail, qui ne tarderont pas à se manifester. Ben est pressé de rejoindre le bureau pour s’éloigner un peu de ces pages Web, entendre des voix bien humaines qui le sortent du virtuel, le plongent dans la réalité. Il voudrait se convaincre qu’Hirondelle existe vraiment.

***

Quand Ben arrive rue de Malte, le planton semble l’attendre. Il lui décroche un large sourire et une tirade préparée de longue main :

– Alors Ben, t’as été réveillé de bonne heure par un drôle d’oiseau !

– Tu m’épates. Tu es déjà au courant. Putain ! On a vraiment la meilleure police d’Europe, répond Ben machinalement.

Il ne prend pas le temps de s’arrêter. Il ne s’est pas levé à cinq heures du mat, pour tailler une bavette.

Carole a déjà rejoint Rodolphe dans la zone qui leur sert de bureau commun. Depuis quelques années, la mode des plateformes paysagères a refait surface et, dans le service, à part Ben, personne n’a de bureau. C’est censé stimuler la productivité et le travail d’équipe !

– Salut Ben, dit Rodolphe, désolé pour le réveil. Je me suis dit que c’était important.

– T’excuse pas, c’est du gros !

Carole finit juste de préparer un café dans la vieille cafetière italienne, un peu la marque de fabrique de l’équipe. Elle sert tout le monde. Brut de fonderie pour Ben et Rodolphe, normal pour elle-même, tendance loukoum pour Andréa. Avec du lait et deux sucres pour Yann. C’est souvent elle qui fait le café et Ben qui lave les tasses, les petites habitudes du groupe. Les autres aussi ont leurs corvées.

Yann vient juste d’arriver et il n’a pas encore pris le temps de retirer son blouson de cuir. Il est encore à moitié endormi. Lui et Andréa se sont faits muter ensemble il y a un peu plus d’un an de la PJ de Seine-Saint-Denis où ils avaient passé trois ans, leur premier poste. Ils restent marqués par l’expérience et gardent encore un peu tous les deux les allures de cow-boys qu’ils ont acquises là-bas. Partenaires au boulot et grands copains dans la vie. Le blond et calme Andréa arrive à contrôler, à canaliser l’énergie et la fougue du brun Yann. Très sportifs tous les deux, judo troisième dan pour Yann, volley-ball au niveau national pour Andréa. Là s’arrêtent les points communs. Yann vient d’un milieu très prolo de Valenciennes alors qu’Andréa est un des cinq enfants d’une famille catho Versaillaise. Yann drague toutes les jolies filles qui passent quand Andréa est carrément branché sur les garçons. C’est pour ces différences sans doute, qu’ils sont devenus les meilleurs amis.

Rodolphe, le dernier arrivé, est le plus jeune du groupe. Un père pied noir, qui a démarré à la PJ tout en bas, sans diplôme et a progressé à coup de formation interne, de cours du soir, de concours et en bossant plus que les autres, un flic de l’ancienne école, celle qui n’arrive pas à comprendre les 35 heures. Premier arrivé, dernier parti, toujours au travail. Rodolphe a choisi la police, comme son père. Il est un peu trop enveloppé, surtout pour son âge, trop sérieux, pour ne pas dire carrément chiant. Mais il est si gentil avec tout le monde, qu’on lui pardonne.

Carole enfin, avec sa trentaine, s’est installée comme leur maman à tous. Des traits un peu rudes, un corps assez massif, on hésiterait à la dire jolie. On s’attache surtout à elle pour la chaleur de sa voix. Toujours prête à écouter les problèmes de chacun, à donner un conseil, un coup de main. On en arrive à oublier qu’en plus de son travail, elle élève deux jumelles d’une dizaine d’années en l’absence du père divorcé parti au bout du monde. Le boulot, la maison, il ne lui reste pas beaucoup de temps pour elle-même, pour juste se détendre, et parfois elle craque. Dans ces moments-là, elle engueule tout le monde, y compris Ben. Les autres prennent un profil bas ; ils savent que cela ne dure pas. Carole est un bon flic, un des meilleurs que Ben ait rencontrés.

– Salut Carole ! Du neuf sur Hirondelle ?

– En hébreu Hirondelle se dit « Deror », et ça veut aussi dire « liberté ».

– Super ! Quelque chose de plus concret ?

– On a eu un appel intéressant. Une meuf qui habite Sèvres et qui a entendu parler d’Hirondelle à la radio. Elle est allée voir sur le Web et pense avoir reconnu dans les photos, une de ses voisines, Flora Mars. Elle a vu Flora rentrer chez elle hier soir vers vingt-deux heures avec un type bizarre, genre clochard. Elle ne l’a pas vu partir au travail ce matin, à son heure habituelle.

– Super ! Et une de retrouvée, commente Ben.

Il explique :

– Regardez les pages Web ; il y a en fait deux Hirondelles. Deux époques, l’Occupation et maintenant.

Rodolphe confirme :

– Bien sûr. Les visages se ressemblent mais ils sont différents.

– On aurait donc un nom sur un des deux visages, déclare Ben.

– Flora Mars, rappelle Carole.

– Passe moi l’adresse de Sèvres. Je vais y faire un tour, conclut Ben.

De loin, Ben lance ses dernières instructions :

– Carole, tu passes un coup de fil à Tordjman pour le tenir au courant ! À tout à l’heure !

Hirondelle

Tu te caches derrière tes longs cheveux noirs. Tu camoufles tes formes sous des jupes trop longues, derrière des chemisiers trop stricts. Tu te dissimules derrière ta timidité. Pourtant, tu ne peux masquer la clarté de ton regard, la sensualité de ton corps. Et ta douceur s’effrite devant tes révoltes, ta violence, ta volonté de résister, de te battre.

Avec les enfants, tu es encore plus brune, plus gaie, magique. Vous descendez à la queue leu leu, la rue de la Croix-Bosset. Les petites capes noires volent au vent ; la musique de tes pas ; les chants des enfants lui répondent. Ils courent, ils s’amusent. Vous croisez quelques soldats allemands. Tu as entendu des voix se briser, se mettre à trembler. Tu reprends de toutes tes forces le refrain et les enfants te suivent. La petite Sarah, mais maintenant on dit Lucie comme c’est écrit sur ses papiers, t’agrippe la main. Tu lui souris. La pression de sa main devient plus ferme et sa petite voix s’élève. Elle hurle dans tes oreilles et rit aux éclats. Avec toi, elle a vaincu sa peur.

Tu fais la tournée des lits des petits, pour leur souhaiter bonne nuit. Tu bordes le drap, un câlin rapide, un petit mot doux, ta joue si douce qui effleure, ton parfum qui caresse. Ils retrouvent avec toi l’amour d’une mère qu’ils ont peur d’oublier, qu’ils ne reverront peut-être jamais. Avec toi, ils apprennent que la vie continue. D’autres, plus grands, découvrent une passion encore trouble, rêvent de toi dans la solitude de leurs nuits. Tu construis pour tous, délicatement, un pont fragile avec le nouveau monde qu’il leur faut bâtir ; pour eux, tu brises la chaîne de la brutalité et de la souffrance.

Un soir d’été, les tâches de la journée enfin terminées, tu le rejoins dans la remise, au bout du jardin. Tu hésites, une petite a un peu de fièvre et pourrait avoir besoin de toi. Tu le rejoins pourtant car c’est sa dernière nuit ici. Il regagne la zone sud. La plupart se contentent de survivre. Certains, comme lui, trop rares, ont choisi de résister. Il part risquer sa vie sans se faire d’illusion, sans vraiment croire qu’il peut changer le monde. Tu restes car tu as choisi de te battre ici et nulle part ailleurs, de risquer ta vie dans l’anonymat d’un havre pour gosses perdus. Il s’en va et tu ne le reverras plus. Il va disparaître sur les routes de France, peut-être victime d’un passeur cupide, tué pour rien, une vieille montre, un portefeuille peu rempli, ou arrêté par la milice, torturé, exécuté. Tu l’attendras à la fin de la guerre, puis tu finiras par te résigner.

Une photo un peu jaunie. Tu es au centre. Les enfants autour de toi semblent rechercher ta protection, se réchauffent à ton amour, te protégent aussi. Tu es leur horizon, leur fée. J’imagine ton rire quand tu es avec eux. J’admire ta manière de t’occuper de chacun, d’essayer de les sauver tous, de les aimer, de sacrifier ta vie avec tant de plaisir, de la risquer sans une hésitation. Tu passes doucement ta main dans les cheveux de cette gamine. Elle n’oubliera pas cet instant de bonheur et son amour pour toi.

Au mépris du danger, tu as retrouvé ce garçon que la police poursuivait. Tu l’as ramené à la maison. À cette institutrice qui te traitait de folle de risquer ainsi ta vie, tu as simplement répondu qu’il fallait le faire. Tu devais le sauver cette nuit-là comme tu le sauverais une autre fois, vos deux vies comme intimement liées par ce double rendez-vous, ta vie indissociable de celles de ces enfants, de celui-ci entre tous, des autres aussi. Bien sûr, il y a tes convictions politiques, le pacifisme, l’anarchisme de tes parents. Les belles idées, les belles phrases, les théories. Et la réalité de ces enfants qu’il faut sauver, que tu refuses d’abandonner.

Une photo de groupe, la directrice, les enseignants, l’économe. Tu es au deuxième rang à droite. Tu es belle avec ton sourire timide, tes habits trop stricts d’institutrice, tes habits trop pauvres de réfugiée. Tu es si belle, si douce. Sous ton sourire, dans les ombres de ton regard, dans le fond de ton cœur, tu cultives la violence, cette violence de ton enfance que l’injustice et la haine arrivent à réveiller. Tu es la lumière de la maison. Tu es son charme. Roger est amoureux de toi, en secret, Yvonne aussi sans doute.

Tu adores le sport. Tu te jettes dans l’effort avec plaisir, par défi, pour faire mieux que les hommes. Les longs footings avec les ados dans les bois de Saint-Cloud. Tu as une foulée rapide et régulière. Ta tête est légèrement penchée vers l’avant. Tes bras se balancent en cadence le long du corps ; on les attendrait plus pliés, ils sont presque tendus. Tes pieds glissent le long du sol, l’effleurent. La souplesse de tout ton corps, la chanson de ta respiration. Un peu de transpiration mouille tes cheveux, coule dans ton dos. Tu adores les parties de ballons acharnées, l’escalade, les ballades en vélo.

Une autre photo. Vous préparez une pièce de théâtre. Les enfants ont cousu eux-mêmes les grandes toges blanches. Vous avez écrit ensemble la pièce, une vague adaptation de l’histoire d’Ulysse. Le théâtre est un élément essentiel de la pédagogie de la maison. Ton assistant deviendra célèbre sous le nom du mime Marceau. Pour l’instant, il se bat surtout pour que les messages pédagogiques ne détruisent pas trop l’esthétique de votre spectacle. Il se bat pour que les fous rires des enfants ne couvrent pas le texte.

J’aimerais entendre la musique italienne de ton léger accent. J’aimerais t’entendre chanter de ta voix très aiguë, une voix d’avant, de vieux succès comme La Java bleue ou La Mer. Tard dans la nuit, avec quelques amis, on parlerait politique, on se disputerait et pour nous réconcilier, tu nous chanterais Le Temps des cerises ou Le Chant des partisans. Tu nous chanterais peut-être même Bella ciao, en faisant semblant d’ignorer que les staliniens du PCI qui la chantaient cassaient presque aussi volontiers des trotskystes et des libertaires que des fascistes.

De longs cheveux noirs qui encadrent un joli visage un peu austère. Douceur et violence. Sensualité. Le sourire qui se retient, le rire qui éclate, le bonheur de vivre. Hirondelle.

Chapitre 5

Ben était impatient d’en apprendre plus sur l’Hirondelle des temps modernes, sur cette Flora Mars hier encore totalement inconnue et placée au centre de toutes les conversations par le bon plaisir des Clebs. Il rentre l’adresse rue Croix-Bosset à Sèvres dans le GPS de la moto et se laisse guider par la boîte noire. Depuis que l’adjoint au maire de Paris, le Vert Denis Baupin, a pris en main la voirie, circuler dans la capitale est devenu un vrai plaisir.

La radio rendait largement compte de la manipulation des Clebs.

Sur France-Inter, le Téléphone Sonne était consacré à la manipulation des Clebs et à la Maison d’enfants de Sèvres. Les journalistes s’emmêlaient les pattes dans cette belle histoire, vieille de plus de soixante ans, ramenée au goût du jour par les Clebs. Heureusement, des auditeurs avaient découvert une mine de documents sur les sites Web de Sèvres-Pratique et de l’Association des anciens élèves de la Maison.

Pour RTL, il ne faisait aucun doute que la manipulation venait des anars. Les nombreux liens vers des pages anarchistes étaient éloquents. De l’histoire de la Maison, ils avaient surtout retenu le personnage sulfureux, à leur goût, de Roger Hagnauer, syndicaliste libertaire dont la vie se fondait si bien dans l’histoire du xxe siècle.

Ben repensa à une affaire sur laquelle il avait travaillé, à ses débuts, vers la fin des années 70. Il s’agissait d’un attentat à la bombe dans le magasin d’alimentation de luxe Fauchon et revendiqué par un mystérieux « groupe Pauwels ». Joseph Pauwels, un anarchiste belge, avait péri en 1894 place de la Madeleine dans l’explosion d’une bombe qu’il transportait. Après les admirateurs de Pauwels, ceux d’Hagnauer, l’histoire se répétait. Sauf que cette fois la bombe était, pour l’instant, toute virtuelle.

Ben zappa sur Radio Libertaire. À en croire le présentateur des infos, Roger Hagnauer était un communiste de la première heure qui s’était vu exclure du Parti en 1926 pour avoir refusé d’emboîter le pas des Staliniens dans leur chasse aux Hitlero-troskistes. Il avait ensuite milité avec les pacifistes contre la seconde guerre mondiale et avec les libertaires contre la CGT, alors sous la coupe du Parti communiste. C’est sa femme Yvonne qui, en 1941, avait fondé la Maison d’enfants de Sèvres. Sous couvert d’une association parrainée par Pétain, elle avait sauvé des dizaines d’enfants juifs, ce qui lui avait valu la médaille des Justes d’Israël. Ben se dit que sur Radio-J, on devait surtout parler d’Yvonne. Et sur NRJ ? S’étaient-ils amusés à mixer de vieilles comptines de la Maison d’enfants ?

La Maison d’enfants de Sèvres, les anars, Roger, la Shoah, la Résistance, Yvonne. Le zapping entre les radios a donné le tournis à Ben. Lui est surtout intéressé par Hirondelle, l’Hirondelle des années 40 et l’Hirondelle d’aujourd’hui. Dans le poste, elles ne sont pas assez présentes à son goût.

Sur France-Inter, on parle enfin d’elles. Le journaliste précise qu’Hirondelle aurait vécu à la Maison d’enfants de Sèvres, pendant la guerre, selon la légende d’une vieille photo jaunie des institutrices de la Maison en 42, publiée sur Sèvres-Pratique. Pas un mot sur l’Hirondelle moderne.

Il zappe sur d’autres stations sans en apprendre davantage.

En traversant le Pont de Sèvres, il ralentit pour admirer l’île Seguin. Il ferme les yeux et imagine la fondation Pinault. Tadao Ando, l’architecte japonais, est arrivé à donner au bâtiment cette impression de paquebot immobile qu’avaient déjà les usines Renault, mais en y mélangeant comme une musique Zen. Putain ! Dommage ! C’aurait été si beau.

L’autoroute urbaine semble violer la petite ville. Le parc de Saint-Cloud n’est pourtant séparé de l’avenue que par une grille, comme un trait d’union entre les grandes forêts d’Ile-de-France et la mégalopole. Le coin a l’air agréable, un peu trop propret, peut-être un soupçon trop bourge au goût de Ben.

Le GPS lui ordonne de prendre la Grande rue à droite, immédiatement après l’hôtel de ville. Ben suit machinalement les indications qui s’affichent sur son écran. Maintenant, il lui faut prendre une rue entre la Grande rue et la rue de Ville d’Avray. Il veut bien mais entre les deux, Sèvres ne propose qu’un escalier raide, l’escalier de la Croix-Bosset. Dur, dur ! Même en moto.

Une vieille dame lui explique que dans le temps… la rue de la Croix-Bosset arrivait jusqu’au centre ville. Elle a disparu depuis des dizaines d’années, remplacée par un escalier, bien avant l’invention du GPS.

Ben décide de contourner par la rue de Ville d’Avray qui monte en pente raide, en s’éloignant du centre ville. Ces banlieues peuvent être traîtresses. S’il ne peut pas avoir confiance en son GPS, il risque de se perdre dans un imbroglio de sens interdits, de voies privées ou d’impasses. À mi-pente, il prend à gauche une rue qui zigzague, encore à gauche et arrive enfin rue Croix-Bosset. À part l’épisode de l’escalier, le GPS a bien fonctionné.

Flora Mars habite une résidence de standing. Il se gare devant la grille d’entrée, son trajet a duré 22 minutes. Il allume une Rothman rouge et examine le quartier. De rares passants, des immeubles bourgeois, de la verdure. Le bruit de la nationale bien qu’estompé arrive jusqu’ici. Un bruit de train. Ben vérifie sur son Palm. La ligne mène à La Défense et Saint-Lazare. Sur l’autre coteau, une autre ligne pour Montparnasse. Il doit être difficile à Sèvres d’échapper au bruit du train. Avant d’entrer dans l’immeuble, il passe rapidement un coup de fil au bureau pour demander à Andréa de mettre le paquet sur le site Sèvres Pratique dont on parle dans le poste. Si quelqu’un s’est déjà penché sur l’histoire de la Maison d’enfants, il faut en profiter, rencontrer le webmaître.

Ben ouvre la porte en verre fumé de l’immeuble avec un des passes qui l’affranchissent de mondanités. C’est toujours une petite jouissance que d’entendre le petit clic. Flora habite au troisième. Il trouve son nom sur une des boîtes à lettres et repère aussi celui de la voisine prévenante, qui suit si utilement les allées et venues de l’immeuble. Madame Delbart habite aussi au troisième, voisine directe de Flora, c’est pratique.

Le hall d’entrée a la froideur des constructions des années 70, marbre et glace, panneaux décoratifs en terre cuite… Ben avait parié que les étages seraient moquettés. Gagné ! La moquette est au rendez-vous, madame Delbart aussi, qui l’attend sur le palier ; son arrivée n’est pas passée inaperçue. La petite dame est souriante. Les problèmes de sa voisine n’arrivent pas à gâcher le plaisir de se retrouver au cœur de l’information.

– Inspecteur Benjamin Kerouac.

– Florence Delbart. C’est moi qui ai prévenu la police. J’ai voulu aller voir madame Mars pour lui dire qu’il y avait sa photo sur Internet. J’ai sonné chez elle sans obtenir de réponse. Pourtant, elle n’est pas allée travailler ce matin.

Les mamies ont maintenant un œil sur la rue et un sur le Web, les temps changent.

La petite voisine répète volontiers son histoire :

– Flora est arrivée avec l’inconnu vers dix heures du soir.

… Un homme brun je crois, de taille moyenne, plus vieux qu’elle, pas vraiment vieux, un peu abîmé, assez mince. La couleur de ses yeux aussi était moyenne. Il était comme mal rasé, mal coiffé, sale peut-être.

Elle les a croisés dans l’entrée. Elle se souvient d’une odeur un peu aigre, sans doute celle de l’inconnu mais n’ose pas en parler à l’inspecteur. La vieille dame répète consciencieusement ce qu’elle avait déjà raconté par téléphone :

– Il portait des Nike Air en bon état, un Lewis 501 usé et un anorak 3Z presque neuf, bleu marine, 1 300 francs au Printemps.

La mamie est accro au Web mais n’arrive pas à se faire à l’euro.

– Il avait des yeux de clochard. Il marchait comme un clochard.

… Vous l’auriez vu, vous comprendriez.

… Oui. Bien sûr. Vous ne l’avez pas vu.

… Je dirais qu’il avait dans les quarante ans. Peut-être moins. Il avait l’air décrépit des gens qui restent trop au soleil, qui vivent trop.

… Elle portait une robe rouge, courte et un grand collier en or. Elle porte souvent des robes trop courtes, des trucs trop moulants.

… Non, elle ne semblait pas particulièrement inquiète.

Ben a tout noté et décide qu’il est temps de rendre une petite visite à l’appartement de Flora. Madame Delbart le précède dans le couloir et s’immobilise devant une porte qu’il ouvre avec une carte de crédit, le plus naturellement du monde, un hobby, un talent très utile dans la police.

– Moi je n’ai fait que sonner, s’excuse madame Delbart, qui tout à coup se met à craindre d’avoir dérangé la police pour rien. Je connais un peu Flora Mars mais nous ne sommes que voisines. J’ai vu sa photo sur le site Web de Libération. J’ai appelé surtout parce qu’elle est rentrée hier soir tard avec un clochard et que je ne l’ai pas vue partir au travail ce matin.

Madame Delbart se lance dans un long plaidoyer. Ben ne sait pas trop comment arrêter le moulin à parole qui débite à ses côtés alors il lui demande de ne pas pénétrer dans l’appartement. Madame Delbart se tait. Si elle n’a pas le droit d’entrer, c’est bien que quelque chose s’est passé. Ben a trouvé le moyen de préserver son espace vital.

Il entre. Un petit vestibule ouvre sur le salon, tout est parfaitement bien rangé. La déco est belle mais froide. Murs et sols, tout est blanc et gris. Les meubles sont contemporains, tendance minimaliste. Ben observe du coin de l’œil les tableaux qui ont dû coûter une petite fortune. Chaque chose à sa place, une place pour chaque chose. Une propreté obsessionnelle ? Psychorigide, la nouvelle héroïne du Web ? Obsédée du balai, promotion Sainte-Anne. Il ne faut pas exagérer mais Ben se sent mal à l’aise dans cet appartement trop bien rangé, trop propre.

Il fait le tour du salon. Une immense baie vitrée offre une vue imprenable sur le coteau rive gauche et plus loin sur Paris. Le soleil encore bas caresse un paysage minéral dont émergent quelques tours, et au loin, la tour Eiffel. Avec moins de pollution, on pourrait même distinguer la butte Montmartre et le Sacré cœur. Dans l’angle gauche de la pièce, une porte-fenêtre entrouverte permet d’accéder à un bureau et ce n’est qu’en s’en approchant que Ben découvre le fauteuil design violet et au pied, le corps démantibulé de Flora. Elle gît au pied d’une bibliothèque, habillée de rouge, égorgée sur la moquette blanche, la tête engluée dans une mare de sang séché.

Chapitre 6

Gad pensait que Flora se laisserait convaincre par le succès invraisemblable des Clebs, qu’il lui suffisait de déposer sa fortune à ses pieds, mais elle n’a pas voulu du jeune patron d’industrie, du PDG brillant promis au plus bel avenir.

Alors, il s’est installé à Sèvres, pour la retrouver, pour changer de vie. Il a sacrifié ses biens, sa femme, ses amis, sa société. Sa richesse a disparu plus vite encore qu’il ne l’avait construite. Clochard improvisé, il a découvert la misère.

Sait-il même pourquoi il a tout perdu ?

Parce que Flora n’a pas voulu de lui. Elle lui a dit qu’il n’avait pas les moyens et le succès sans elle ne l’intéressait pas. Il lui fallait retrouver sa liberté pour qu’elle s’intéresse peut-être à lui. Voilà une explication simple. Il a réussi pour plaire à Flora. Comme elle ne voulait aimer qu’un homme libre, il a tout perdu pour retrouver sa liberté.

Tout serait simple si son amour pour Flora pouvait tout expliquer.

Mais il a conçu les Clebs avant leur première rencontre, et bien avant de la retrouver, il s’inquiétait déjà du succès qui détruisait sa vie. Il n’existait plus que par son travail, pour la Welm. Quand Flora a dit « Tu n’as pas les moyens », il a choisi ce qu’il voulait entendre. Il lui fallait rompre avec tout ça pour revivre.

Et les Clebs là dedans ? Gad a douté des Clebs. Flora avait raison, l’argent pourrissait l’âme des codes qu’ils développaient… Il avait lâché sur le Web des milliards de clones pervers, qui pouvaient se mettre demain au service du plus puissant, du plus offrant. Une vision de cauchemar.

À-t-il tout perdu par amour Flora ?

À-t-il tout perdu pour ne pas être détruit par l’argent ?

À-t-il tout perdu parce qu’il doutait des Clebs ?

Il lui reste Hirondelle qui court dans le petit matin. Hirondelle, la femme d’affaires de la grande tour, efficace, sans état d’âme. Hirondelle, en noir du casque au bout des bottes, s’éloignant sur son énorme moto, un amant de rencontre collé contre son corps. Hirondelle courrant dans le petit matin, désespérément seule jusqu’à ce qu’elle rejoigne sur la péniche, sa famille hétéroclite.

Il lui reste l’autre Hirondelle, l’institutrice de la Maison. Gad s’est passionné pour l’histoire de la Maison des enfants de Sèvres. Il a rencontré des élèves et des enseignants qui avaient habité la maison sous l’Occupation. Ils lui ont parlé d’Yvonne et de Roger. Ils lui ont parlé d’Hirondelle. Hirondelle qui cajole un enfant. Hirondelle qui cherche toute la nuit le petit sauvageon échappé aux policiers. Hirondelle qui attend sans y croire son fiancé qui ne reviendra pas. Hirondelle qui choisit de ne pas accepter, que tous adorent et qui reste si seule.

Deux amours qui se confondent. Hirondelle de l’Occupation et Hirondelle des temps présents, réunies dans une même passion. Leurs visages qui se superposent. La photo jaunie d’une jeune femme au piercing. La jeune punk déguisée dans une robe d’après-guerre. Le rock et la vieille comptine qui se mélangent.

Le Cahier de Gad

Samedi de cristal

Je l’ai cherchée en centre ville ; je l’ai cherchée sur les berges et sur les coteaux. Un samedi enfin, je l’ai retrouvée. Elle débouchait au loin, du parc de Saint-Cloud pour rejoindre la Seine, se dirigeait vers moi en direction de Paris. C’était une hallucination qui se refusait à disparaître, se rapprochait.

Elle est là, devant moi, pantalon de jogging blanc, débardeur argent, iPod à la ceinture, casque aux oreilles, inaccessible, tellement belle. J’ai juste le temps de me cacher derrière une voiture en stationnement pour la regarder passer et s’éloigner.

Elle a une foulée rapide et régulière. La tête est légèrement penchée vers l’avant. Les bras se balancent en cadence le long du corps, on les attendrait plus pliés, ils sont détendus, presque droits. Les pieds glissent le long du sol, l’effleurent. La souplesse de tout son corps répond à la musique de sa respiration. Ses cheveux luisent de transpiration.

J’essaie de la suivre le long du chemin de halage. Mes chaussures me font mal et ma veste gêne mes mouvements. J’ai beau courir plus vite, elle ne cesse de s’éloigner. Elle n’est plus qu’un point blanc, une petite tache qui se perd dans le paysage. Je m’arrête hors d’haleine au bord de l’eau, au niveau du collège arménien.

J’ai enfin une piste. Je sais qu’elle court, je l’espère régulièrement. Je veux rêver qu’elle suit souvent le même trajet ; je n’ose le croire. Je vais découvrir son parcours par petits bouts en le déroulant vers sa conclusion, en le remontant vers son origine. Au fil de l’eau vers l’estuaire, à contre courant vers la source. L’origine et la conclusion, un même lieu peut-être, là où elle vit, sans doute.

Les samedis de course, je l’attendrai au point le plus aval que j’aurai découvert. Je me rendrai invisible pour la suivre en courant. Les samedis de source, j’essaierai au contraire de remonter plus loin vers l’origine de son parcours. Je me fondrai dans le paysage pour guetter son passage. Course ou source, chaque samedi, je choisirai. Je ne tiens pas à épuiser trop vite ma quête, à dilapider le plaisir de découvrir sa vie.

Le soleil luit sur une Seine de cristal. Je sais qu’elle re-viendra.

Samedi de course

Toute la semaine je l’ai attendue, arpentant le chemin de halage. J’ai même récupéré un survêtement et des baskets pour pouvoir la suivre, sans attirer l’attention. Je ne peux l’aborder mais je veux tout savoir d’elle. J’ai tout le temps qu’il faut pour découvrir d’où elle vient, où elle va, ce qu’elle fait de ses semaines. Je suivais des inconnues dans la rue, je suis devenu l’espion d’une seule.

J’ai enfin vu le point blanc au loin sur le chemin. Je sais aux battements de mon cœur que c’est elle, exactement la même heure que samedi dernier, une ponctualité rassurante. Elle avance au même rythme rapide, indifférente au monde qui l’entoure. Je me cache dans le souterrain et j’attends qu’elle apparaisse. Je vois le talus, l’eau au loin, un morceau de paysage cadré par l’arc de cercle du tunnel. Quand je la vois passer, je me mets à compter jusqu’à vingt, lentement. Puis je me lance à sa poursuite, m’efforçant de suivre son rythme, ménageant mon souffle, décidé à garder la même distance, assez près pour pouvoir la suivre, assez loin pour qu’elle continue à ignorer ma présence. Nous courons le long de l’île Seguin, mais je m’épuise. Je n’ai pas fait de sport depuis trop longtemps. Inexorablement, elle s’éloigne, je la perds.

Samedi de source

Tout débute de ce coin de rue où je l’ai vue déboucher un samedi précédant. Peut-être n’existe-t-elle pas derrière l’angle de cet immeuble ? J’essaie d’imaginer d’où elle pourrait venir, d’augmenter mes chances. Si je me mets à ce croisement, je pourrais surveiller ces deux rues, mais je ne la verrais pas passer si elle prend la troisième. Si je me mets à cet autre croisement et qu’elle emprunte cette rue là, elle risque de me surprendre.

Je choisis soigneusement mon poste d’observation. Je planque tôt le matin, bien avant son heure, car j’adore l’attente dans le matin endormi. Je guette son arrivée. Quand elle est là, je la regarde passer, invisible dans le recoin que je me suis choisi. Je la suis, je la couve des yeux. À chaque fois, la même exaltation, la même ivresse quand je l’aperçois, la même passion de redécouvrir son charme, d’imaginer les détails de ses traits que la distance, parfois un peu de brume matinale, estompent.

Samedi de course

Je l’ai vue passer à l’heure habituelle et comme un joggeur ordinaire, je me suis mis à la suivre. Elle court et je cours derrière elle, le long des quais. Une bande de gosses ennuient une gamine qui traîne par là. Presque tout le monde trouverait des tas de raisons d’ignorer et de passer son chemin. La gamine connaît sans doute les agresseurs. Ils n’ont pas l’air vraiment dangereux. Il n’y a rien à faire contre tous. La gamine a l’air paniquée. Elle essaie sans succès de se dégager. La joggeuse n’hésite pas. Elle infléchit à peine sa course et se retrouve au milieu du groupe. Elle bouscule un ou deux des plus grands. Elle dit quelques mots calmement, à voix trop basse pour que je puisse les saisir. Aux regards qui s’échangent, j’imagine les insultes en réponse. Les jeunes retournent leur violence contre elle, sans oser la toucher. La gamine en profite pour s’enfuir en courant vers la route. La joggeuse attend un peu en sautillant sur place. Tout peut basculer à chaque instant. Les cailleras meurent visiblement d’envie d’en découdre. Le fait qu’ils ne se soient pas encore jetés sur elle est déjà étonnant. Les secondes s’étirent, interminables. Ils ne se sont pas jetés sur elle ; ils ne le feront plus. Elle reprend sa course. La scène n’a pas duré plus d’une minute.

Il me faudra attendre d’autres samedis de course pour pouvoir construire, petit à petit, la suite de son parcours, le long de l’île Seguin, puis de l’île Saint-Germain, au fil de l’eau jusqu’à Issy-les-Moulineaux. Quand elle court, elle ne voit rien, elle n’entend rien. Elle supprime le monde qui l’entoure. On peut la suivre facilement sans se faire repérer. Plaisir de courir sur ses traces sans qu’elle se doute de ma présence, sans même qu’elle sache que j’existe. Je crois même parfois capter son parfum qui se mélange aux fleurs des jardins du bord de l’eau. Mais elle court trop vite et je finis toujours par la perdre.

Samedi de source

Je l’ai attendue très longtemps. Ce n’est pas qu’elle soit en retard, elle est ponctuelle comme toujours, mais je me suis mis en planque trop tôt. Je n’arrivais plus à dormir, j’étais impatient de la retrouver.

Je l’attendais d’une rue, c’est d’une autre que je la vois déboucher. Je suis émerveillé comme chaque fois par l’intensité de mon plaisir de la revoir. Qu’a-t-elle de plus que les autres femmes que je croise chaque jour ? Pourquoi elle ? Pour quelques souvenirs d’une rencontre peut-être imaginaire ? Pour quelques instants d’un plaisir équivoque ?

Elle passe devant une affiche du Front National. Elle allonge à peine le bras. Elle est passée. Elle a arraché un bon pan de l’affiche presque sans perturber le mouvement de balancier de ses bras.

Elle disparaît au bout d’une rue. Je suis déjà en train d’imaginer un nouveau morceau de son trajet, de me choisir une prochaine planque. Elle ne pouvait venir que de là. Du haut de cette cabane, je dois pouvoir la voir arriver de très loin.

J’ai la patience du chasseur, son instinct.

Samedi de course

Je cours derrière elle. Je la vois s’engager sur une portion presque secrète du chemin de halage bordé de péniches. Je n’ose la suivre, imaginant les habitants de ces lieux si retirés, par nature très méfiants. Ils me remarqueraient rapidement. Deux semaines de suite, je l’ai vue disparaître dans le chemin pour réapparaître longtemps après. J’ai fini par penser à aller sur l’autre rive pour la surveiller, une canne à pêche à la main pour mieux me fondre dans le paysage.

Elle s’arrête dans une péniche amarrée en face de l’île. Un chemin d’herbes folles y conduit. Des arbres, quelques jardins plutôt bien entretenus, le fleuve un peu sale. On a du mal, dans ce trou de verdure luxuriante, à s’imaginer si près de Paris. Même la nationale pourtant si proche arrive à se faire oublier.

Quand elle est sur la péniche, elle est encore plus brune qu’ailleurs, plus gaie, plus magique. Elle vient de courir ; la transpiration colle son t-shirt à sa peau et dévoile son corps musclé, sensuel. Elle est encore plus inaccessible. Avec les gens de la péniche, avec le vieux à la barbe blanche, elle rit et je brûle d’envie d’entendre ce qu’ils disent.

Pendant la semaine, je suis allé traîner par le chemin. La péniche a un nom, « La Maison d’enfants de Sèvres ». Il suffisait d’interroger Google pour découvrir l’histoire de cette maison, la belle histoire d’Yvonne et de Roger Hagnauer. Les Sévriens l’ont oublié et c’est vraiment triste, mais un site est là pour rafraîchir la mémoire. Quel est le lien entre cette épave amarrée dans un coin de verdure au cœur des villes, et un couple d’instituteurs anarcho-syndicalistes du milieu du siècle dernier ? Qu’est-ce qui lie la jeune femme qui court dans le petit matin à cette péniche ?

La péniche n’est pas une charmante résidence de bobo, ni même l’immense terminus d’un retraité de la marine fluviale. C’est un rafiot rafistolé, qui pourrait passer pour les quartiers d’un ferrailleur ou d’un brocanteur. Il s’en dégage pourtant une chaleur, une poésie, comme une hospitalité qui vous invite à vous y installer.

Samedi de source

Avec elle, je découvre le parc de Saint-Cloud. Je progresse très doucement vers cette origine qui semble sans cesse s’éloigner, mais je ne suis pas pressé. Méandres dans le parc, dans les bois de Fosses-Reposes, en remontant jusqu’aux bois de Ville d’Avray. Son jogging semble venir de l’infini.

J’ai traîné du côté de la péniche. Je n’ai eu aucun mal à me faire accepter. J’y ai rencontré un clochard qu’ils hébergent le temps qu’il se remette d’une mauvaise angine et que je connais pour avoir partagé le même square pendant quelques nuits. Il m’a parlé d’Alfred Lapierre, du jardinier, de la gosse.

D’abord, Alfred, le vieux à la longue barbe blanche, qui passe son temps à lire et à se balader. Ensuite, le jeune jardinier, qui aime faire admirer ses muscles et son bronzage. Enfin, la gosse, une jolie gamine noire, en primaire à l’école de l’île, adorable et trop sauvage.

Des amis du vieux passent régulièrement, parfois pour plusieurs jours. La péniche est aussi un havre accueillant pour de nombreux paumés qui trouvent ici sans contrainte ni question, un abri pour quelques jours, quelques semaines. Une micro communauté, aux marges du monde.

J’ai rencontré la gosse qui m’a parlé de la jeune joggeuse du samedi. Ils l’appellent Hirondelle. Je l’appelle autrement, d’un nom que je n’ose prononcer de peur de me tromper.

Samedi de course

Les semaines passent et je me décide à la suivre dans sa course, plus loin que la péniche.

Mon souffle revient peu à peu et j’arrive à la suivre chaque fois plus longtemps. Chaque fois, je l’attends plus loin, chaque fois je la suis plus loin. À travers les villes, à travers les bois de Ville d’Avray.

La course et la source me conduisent toutes deux vers ces bois. Vit-elle là, dans la forêt, dans quelque cabane ? Non, sa course nous conduit à Sèvres.

À la sortie de la forêt, près d’une grande maison qui abrite une secte, habite une mégère, vieille et laide, qui pourrit l’ambiance du quartier avec sa méchanceté, ses cris, les chants nazis de sa chaîne stéréo. La vieille raye volontiers les voitures qui se garent devant chez elle, colporte des ragots, traite les jolies filles de putes parce qu’elles montrent leurs jambes, jette des pierres aux enfants qui font du bruit. Un juge lui a interdit le quartier pendant un mois. Elle s’est rangée à la contrainte. Le jour de son retour, des poubelles ont brûlé et des voitures ont eu leurs pneus crevés. Elle arrive à elle seule à troubler la paix de ce quartier, mieux que ne le ferait une bande de racailles.

Seulement, comme elle est propriétaire, on peut difficilement la déloger. Elle est juste haïe en silence.

Elle possède un chien hideux et féroce qui, comme elle, déteste les enfants et les clochards. Quand on s’approche de son domaine, il vous guette en silence. Si vous passez trop près, il se jette en hurlant sur le grillage rouillé. Il est difficile de supporter la folie meurtrière de son regard.

La vieille a lâché son monstre sur deux jeunes beurs qui traînaient dans le quartier, tirant peut-être l’autoradio ou draguant la bourgette. Même si elle avait décidé qu’ils n’avaient rien à faire là un samedi matin, cela ne méritait pas de les envoyer à l’hôpital. Cela s’est passé juste avant l’arrivée de la joggeuse. J’étais trop loin derrière elle pour pouvoir intervenir. Aurais-je osé détruire mon anonymat ? Avant que je n’ai même pu me poser la question, Hirondelle prenait les choses en main, faisait reculer le monstre en le frappant d’un bâton surgi miraculeusement, commandait à un voisin d’appeler le SAMU, donnait les premiers soins aux gosses. J’ai cru saisir le regard noir qu’elle lançait à la vieille qui observait la scène avec un sourire grimaçant.

Bienvenue dans le quartier, si charmant, si tranquille. Grosses voitures garées sur les trottoirs et hautes grilles qui ferment la vie, cachent le bonheur, la détresse aussi. Si la vieille hurle dans son jardin, c’est pour effrayer, pour se protéger. Elle chante la haine pour éloigner sa peur. Elle est prisonnière, pour toujours. Elle ne pourra jamais partir.

Le samedi suivant ou peut-être celui d’après, j’étais en planque un peu plus loin, guettant l’arrivée de la joggeuse. Je la suivais des yeux quand elle est passée devant le jardin de la vieille. Le chien n’a pas hurlé ; il ne s’est pas jeté sur la grille. Il n’était pas au rendez-vous et son absence avait quelque chose d’inquiétant. La vieille, sur le pas de sa porte, aurait dû crier une insulte, au minimum lancer un regard haineux à la jeune femme qui passait en courant devant chez elle, mais elle était comme abattue. Hirondelle a tourné la tête et lui a souri. Je crois l’avoir aperçue déplier brièvement un doigt d’honneur. Je ne suis pas certain car le geste s’inscrivait naturellement dans le mouvement de balancier de ses bras. Par contre, j’ai bien saisi dans son sourire, la lumière du mépris, les reflets de la haine, l’ombre de la vengeance peut-être.

J’ai appris plus tard que la vieille avait retrouvé son monstre égorgé, qu’elle avait pleuré. Une erreur. C’est elle qu’il aurait fallu poignarder. Elle est morte quelques jours plus tard ; la police a conclu à un suicide. Le genre d’histoire sordide qu’on lit en petit encart dans les journaux : « Drame de la solitude. Une odeur nauséabonde très forte a alerté les voisins qui ont appelé la police. Le décès de Mme Machin serait survenu il y a plusieurs jours. Il s’agirait d’un suicide mais cela semble difficile à établir étant donné l’état de putréfaction du cadavre. Mme Machin vivait seule, coupée de sa famille, apparemment sans amis… » Hirondelle passant devant le jardin et souriant à la vieille folle. Elle sait déjà pour le chien ? Elle a réalisé ce que moi comme d’autre rêvions de faire ? La mort du chien pour punir la vieille ? Elle avait assez de haine et aussi de courage ?

Un quartier si charmant.

La péniche

Le vieux, Alfred Lapierre, a été un des fondateurs de La Révolution Prolétarienne, ami d’Alfred Rosmer, de Pierre Monatte et de Roger Hagnauer. Roger l’a caché dans la Maison d’enfants de Sèvres, pendant la guerre, quand ses opinions suffisaient à le faire interner et pire.

On admire le vieux. On le craint aussi pour sa redoutable dialectique, pour l’intolérance de ses exigences. C’est un ancien ouvrier métallurgiste, autodidacte, devenu journaliste. Solide au poste, véritable mémoire vivante du mouvement ouvrier, il rédige encore des tracts, des pétitions, des articles, organise des réunions, ne manque pour rien au monde le comité d’édition d’un journal que personne ne lit, la réunion d’une cellule qui n’intéresse même plus la police. Alfred a découvert Internet et s’initie aux courriels. Il parle de créer son site oueb. Il ne conduit pas mais il a son vélo et, si la réunion est trop éloignée, un copain taxi le conduit et l’attend. Alfred a bien l’intention de militer jusqu’au jour de sa mort.

Le beau jardinier habite ailleurs. Il ne vient que pour s’occuper du jardin. Pour lui l’origine de tout tient en un mot : liberté. Encore une définition en creux, l’absence de contrainte. Il n’aime pas les étiquettes, même si son monde se mâtine d’écologisme, de pacifisme, de syndicalisme, de féminisme aussi. Il refuserait si on ajoutait anarchisme.

Que vient faire une cadre dynamique et sportive avec ces gens-là ? Peut-être Hirondelle est-elle militante, peut-être anarchiste comme Alfred ? J’aime bien la thèse de la révolutionnaire sortie d’une autre époque. J’attends d’elle des actions, des engagements physiques. J’aimerais expliquer certaines scènes auxquelles j’ai pu assister et qui ne collent pas au personnage de la jeune femme respectable.

Samedi de course et de source

À la barrière des bois de Ville d’Avray, je n’étais plus bien loin. Les samedis de course et de source se rejoignaient en un immeuble de la rue de la Croix-Bosset, son immeuble.

Je connais maintenant son parcours.

Chaque samedi, elle sort de chez elle à huit heures précises, chaque fois le même parcours. D’abord elle marche jusqu’à l’entrée des bois de Ville d’Avray, au bout du Chemin Desvallières, le point de départ de son jogging. De là, elle gagne les étangs, puis le Parc de Saint-Cloud via Fosses-Reposes. Elle traverse le parc dans sa grande largeur pour gagner la Seine. Enfin, elle longe les quais jusqu’à l’Ile Saint-Germain et Issy-les-Moulineaux. Toute cette distance, elle la parcourt d’une foulée longue, régulière, efficace. Elle s’arrête longtemps à la péniche. Son jogging n’est pas fini, il lui faudra encore rejoindre Sèvres et le coteau de la Croix-Bosset via de nouveau les bois de Ville d’Avray, mais ce dernier trajet, elle le fait au plus court, comme pressée de rentrer.

Péniche

La Maison d’enfants de Sèvres, le nom de la péniche, un sourire du passé. Le vieux n’aime pas parler des blessures de cette période. Trop de haine, trop de souffrances, trop d’humiliations. Il finit par jeter quelques phrases, une histoire…

« Dans la nuit de la guerre, nous sortions d’un cinéma, tout un groupe de la Maison d’enfants de Sèvres. Il y avait Hirondelle, une institutrice. J’étais amoureux d’elle… Nous étions tous un peu amoureux d’Hirondelle. Une femme et deux enfants marchaient un peu plus loin dans la rue. Des policiers les ont entourés. Contrôle d’identité. Il n’y avait rien à contrôler pour savoir que ceux-là partiraient pour les camps. Tout dans leur démarche, leur maintien dénotait le désespoir, la peur. La masse des gens qui sortaient du cinéma. Quelques-uns applaudissaient, d’autres baissaient la tête de honte, une majorité préférait ne rien voir. Nous avions avec nous plusieurs enfants à l’identité trop trouble pour penser intervenir. La mère a dit quelques mots au garçon, car il y avait un garçon d’une dizaine d’années. Il a fait non de la tête. Elle s’est mise à crier et à le secouer. On ne peut pas aimer plus que cette mère à cet instant. Après une seconde d’hésitation, le garçon s’est sauvé. Il a glissé entre les policiers qui cherchaient à l’agripper ; il a couru plus vite qu’eux, porté par l’amour de sa mère. La connerie des policiers, leur méchanceté, n’était pas suffisante pour leur permettre de l’attraper. Ils se sont vite résignés. Pas Hirondelle. Elle nous a laissés là et a disparu sur les traces de l’enfant. Le lendemain, la maison avait un nouveau pensionnaire, un petit sauvage de plus qui ne reverrait jamais ses parents.Tu vois, la guerre c’était ça. Une haine gigantesque, monstrueuse qui envahissait le monde, et au cœur d’un océan d’indifférence, une multitude de peurs comme celle de cet enfant seul dans un monde de cauchemar, une nuée de souffrances comme celle de cette mère qui doit conduire sa fille par la main vers un lieu d’épouvante. Un monde de haine tu vois, sauvé par quelques gestes comme celui d’Hirondelle. »

Des cheveux noirs qui encadrent un joli visage un peu austère. Douceur. Violence. Sensualité. Un sourire qui éclate, le rire qui se retient, le bonheur de vivre. Hirondelle.

La réunion que Ben avait convoquée dans son bureau commença à 10 heures 30 précises. Ben avait depuis toujours un problème avec l’heure : il ne savait pas être en retard ! Ses troupes avaient vite compris qu’il ne fallait pas plaisanter avec cela.

En quelques mots, il les mit au courant de sa visite à Sèvres, la résidence cossue, madame Delbart, le corps de Flora Mars.

Rodolphe avait reçu quelques appels intéressants qui corroboraient les dires de madame Delbart. En particulier, le patron du café Les Marronniers de Sèvres avait lui aussi reconnu Flora Mars sur les photos du Web. Rodolphe lui a parlé du clochard que l’on a vu entrer chez Flora. Le cafetier pensait le connaître. Quelqu’un qui dort dehors et qui a sur le dos un anorak à 200 euros, ça ne passe pas inaperçu dans une petite ville.

– Le patron de la brasserie pense qu’il s’appelle Gad, explique Rodolphe. C’est un de ses habitués. Il l’a vu s’enfoncer dans la débine.

… Gad est arrivé à Sèvres il y a un peu plus d’un an. Il a d’abord habité l’hôtel Adagio, l’hôtel luxe du coin. Il se défendait dans la catégorie bobo, suivant les termes du patron du troquet. Il ne parlait jamais de son boulot mais le patron a eu l’impression qu’il bossait comme créatif dans une des agences de pub du quartier du Point du Jour. Une info à prendre avec des pincettes, du très spéculatif.

… Ça n’a pas duré très longtemps. Gad aurait perdu son boulot. Il passait des heures, attablé près d’une fenêtre du bistrot, à guetter la rue. Il a quitté l’Adagio pour un petit hôtel minable et, de là, la cloche. De bobo à clodo en quelques mois. Il a continué à fréquenter Les Marronniers.

… Il traînerait depuis quelques temps dans une association de réinsertion… des petits boulots. La description colle assez bien avec celle de madame Delbart. Brun, le fameux blouson, son mètre quatre vingt. D’après le cafetier, il a une trentaine d’années.

– La petite dame lui en donne plus, complète Ben, mais elle peut se tromper. Yann, tu arrêtes tout et tu fonces à Sèvres. Tu me retrouves ce clodo. C’est notre suspect numéro uno.

Les pages du Web sur Hirondelle, dont les Clebs faisaient la promotion étaient hébergées par Ouvaton, une coopérative autogérée. Andrea raconta brièvement sa visite à Ouvaton. Ils refusaient, par principe, de donner la moindre indication sur les propriétaires des sites qu’ils hébergeaient, hors procédure judiciaire. Qui pouvait attendre une telle procédure ?

Andrea se tourne vers Carole :

– On a quand même un nom. Certaines pages font partie du site sevres-pratique.com.

Elle s’est chargée des pages Sèvres-Pratique, un site local très démarqué du site officiel de la mairie.

– J’ai rendez-vous avec son webmaître en fin d’après-midi, indique Carole. Le site contient des tas de trucs sur l’histoire de Sèvres et sur la Maison d’enfants de Sèvres. Hirondelle, c’était le pseudo d’une des institutrices de la Maison. Tous les adultes y portaient des pseudos, des noms d’animaux comme Hirondelle, Pingouin ou Goéland. Ils disaient des totems.

… C’est une école d’éducation nouvelle, créée en 1941 par un couple d’anarcho-syndicalistes. Elle a servi de refuge pour des gosses juifs pendant la guerre et leur a évité de finir dans les camps de concentration.

… La première Hirondelle était institutrice dans la Maison d’enfants.

Andrea reprend la parole :

– Les autres pages qui parlent d’Hirondelle et que ressortent les Clebs, sont sur un site beaucoup plus récent, bien fait, mais parfois un peu amateur. La plus grande partie a été conçue artisanalement, sur un éditeur html qui date. Le site contient plusieurs erreurs 404, des liens brisés qui n’aboutissent nulle part !

… Les photos qui illustrent l’Hirondelle moderne, vous les avez vues. Quelques photos prises de loin, à la sauvette, sans doute sans que le sujet ne s’en aperçoive. On ne voit pas bien de lien avec la première. Le texte est le récit d’une filature, agrémenté d’envolées lyriques. C’est un délire d’adolescent, un amoureux transi qui projette ses rêves sur l’être aimé. J’ai envoyé quelques pages à Grebiche. À mon avis, un psy doit s’éclater là-dessus.

Il s’arrête un court instant pour reprendre son souffle et Carole en profite pour reprendre la main :

– Deux Hirondelles. Deux écrivains. Un même amour parfois un peu touchant. Pour les pages sur l’Hirondelle des années quarante, le texte est plus dense, plus engagé, écrit par quelqu’un avec une vraie culture politique, qui sait distinguer les staliniens des trotskistes, des anarchistes et autres sectes qui fleurissent à l’extrême gauche.

– L’anarchisme est une pensée pas une secte, corrige Ben.

– Tu dois être le seul ici capable de faire la distinction, dit-elle en jetant un coup d’œil circulaire.

– Tu pourrais être surprise, répond Ben en souriant. Bon, on continue. Il faut à tout prix découvrir le ou les types qui ont écrit ces putains de pages. De ton côté, Rodolphe ?

Rodolphe consulte ses notes. Il a moins l’habitude :

– C’est en première page des journaux. La télé et la radio ne parlent que de ça. Info-net a déjà une journaliste à Sèvres qui fait du reportage en continu et a installé une Web Cam au centre ville. La mairie a monté en catastrophe un point presse ; les RG sont aussi sur place.

Après quelques instants de réflexion, Ben conclut :

– Pour l’instant, la priorité est de retrouver le clodo. Rodolphe, tu files un coup de main à Yann. Vous allez traîner du côté de Sèvres et vous en profitez pour piloter sur place les recherches. Carole, tu cuisines le webmaître de Sèvres-Pratique et tu me ramènes plus d’infos sur cette Maison d’enfants. Andréa, tu me fais coopérer les gens d’Ouvaton. Tu leur dis que nous soupçonnons une conspiration de multinationales et que nous avons besoin de leur aide. En se taisant, ils deviennent les alliés objectifs de la CIA. Moi, je vois le patron puis je retourne à Sèvres.

Carole n’ose pas demander s’il y a quelque chose de vrai dans cette histoire de conspiration. Si c’est pipeau, il va encore se moquer d’elle. Rodolphe ajoute :

– J’allais oublier. Un coup de fil d’un voisin de Flora qui est allé faire pisser son chien à une heure du matin. Y’a des oufs quand même ! Il a vu Flora poster une lettre.

… Il a trouvé drôle de la voir poster une lettre à une heure du matin. Promener son chien au milieu de la nuit, c’est tout naturel !

… Of course, j’ai essayé de récupérer la lettre ; mais j’ai eu le tuyau trop tard. Quand j’ai pu joindre la poste de Sèvres, le courrier avait déjà été relevé et traité. Pas moyen de retrouver cette putain de lettre.

Ben donne le signal de la fin de la réunion, en se levant. Il lui reste un peu de temps avant son rendez-vous avec Tordjman.

***

Flora présente toutes les apparences de la normalité : un appartement bourgeois, un métier, un compte en banque fourni, une voiture, un ordinateur perso. Qu’est-ce qui va la propulser dans les gros titres des journaux ?

Elle rencontre un clochard qu’elle invite chez elle. Par amitié ? Par pitié ? Par attirance sexuelle ? Elle est assassinée. Elle aurait pu, bêtement, être la victime malchanceuse d’un cambriolage qui tourne mal ou plus probablement se faire écraser par un chauffard. Rien de tout cela. Elle accomplit l’acte incongru, presque interdit, d’inviter un clochard chez elle. Par ce geste, elle sort des statistiques pour devenir une inconnue, la variable d’une équation qui la dépasse. Pourquoi Flora a-t-elle invitée chez elle un SDF ?

Il s’installe devant son ordi et se connecte à la base des renseignements généraux. Grâce à une clef d’accès de deuxième niveau, il peut ouvrir une base de données très complète intitulée « extrême gauche KEG ». En 1976, le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski avait ordonné la destruction du fichier MR (mouvements révolutionnaires) développé pour la chasse aux gauchistes menée aux lendemains de 1968. MR contenait les biographies détaillées, les adresses et les activités supposées de la plupart des militants d’extrême gauche, voire de sympathisants. Bien entendu, les fiches n’avaient pas été détruites mais seulement déplacées. Le fichier a été étendu à d’autres extrémismes et on continue à s’en servir et à alimenter des bases.

La requête « Flora Mars » ouvre une fiche. Née en 1970. Elle participe très jeune aux mouvances d’extrême gauche. Aucun mouvement cité explicitement. On peut en conclure que c’est surtout les gens qu’elle fréquentait qui étaient surveillés. Elle est la fille de Kim Mars et d’Alfred Lapierre. Sur Flora, il n’y a rien de plus. Pas grand-chose sur Kim, juste une note de la police allemande soulignant une forte intimité avec des mouvements alternatifs. Par contre, la fiche d’Alfred est tassée et a même l’insigne honneur de bénéficier d’un résumé :

« Ouvrier du livre, anarchiste Limousin, commanda en 1944 une formation de FFI qui s’illustra dans la libération de Paris, participa avec Pierre Monatte et Roger Hagnauer à la création puis l’animation du noyau de La Révolution Prolétarienne, une publication violemment anti-communiste, s’éloigna de la revue au début des années 50, en critiquant ses prises de position pro américaine, écrivit par la suite épisodiquement dans Le Monde Libertaire, l’organe de la fédération anarchiste. Plusieurs arrestations dans les années 70 et quelques condamnations à des peines légères pour divers délits dont association de malfaiteurs et propagande subversive. Depuis les années 80, activités moins visibles mais opinions politiques toujours aussi gauchistes, soupçonné de participer à une filière d’aide à des anciens des brigades rouges (dont il n’a jamais partagé les idées). Depuis les années 90, impliqué dans le mouvement des sans-papiers, interpellé en 2003 dans le cadre d’une enquête sur une imprimerie clandestine, relâché faute de preuves. »

Il participa avec Pierre Monatte et Roger Hagnauer (...) Roger Hagnauer, la Maison d’enfants de Sèvres. Ben a enfin un lien entre les deux Hirondelles : la première Hirondelle, celle des années quarante, travaillait à la Maison d’enfants, que dirigeait Yvonne Hagnauer, l’épouse de Roger, l’ami d’Alfred Lapierre, le père de Flora Mars, la seconde Hirondelle. Le lien entre les deux, Alfred Lapierre, tordu !

Ben note l’adresse qu’indique la fiche d’Alfred Lapierre, une péniche sur l’île Saint-Germain, pas bien loin de Sèvres.

Avec un meurtre à la clef, le détournement des Clebs prend une tout autre tournure. Il fait pivoter son fauteuil et regarde par la fenêtre. Les arbres du square sur lequel donne son bureau sont couverts de feuilles d’un vert tendre. L’été est maintenant bien installé. Il reste un moment perdu dans cette contemplation, à se souvenir. Les années 70 ! Qui parlait des anarchistes alors ? Lorsqu’il avait commencé à bosser, il n’y en avait que pour les marxistes-léninistes, les brigades rouges et autres fractions armées. La révolution était éminente, elle n’avait que faire des rêveurs.

L’anarchisme avait eu sa grande époque au début du vingtième siècle avec la création de la première internationale, Ravachol, la bande à Bono. Un autre âge d’or : la guerre d’Espagne, la CNT, le Conseil d’Aragon. Age d’or, âge des massacres, âge de l’oubli. Et pourtant, ils existent… Pas grand-chose, les Provos d’Amsterdam, les situationnistes, quelques figures… Léo Ferré, Dario Fo… La fin du siècle. La gauche, le PS et le PC, confrontés à la réalité de gouverner, en perte de vitesse. Cela ouvrait un boulevard pour laisser ressurgir la pensée anarchiste.

Roger et Yvonne étaient morts dans l’indifférence générale, leur histoire oubliée. L’époque voulait cela. On souhaitait gommer les horreurs des nazis, les compromissions de l’Occupation. On acceptait pour cela de taire les héros, d’effacer les Yvonne Hagnauer. La lutte entre le bien et le mal politique avait alors deux directions bien simples, la gauche socialiste et la droite capitaliste ; on préférait ignorer des Hagnauer qui compliquaient les choses. Mais l’histoire refuse parfois de se laisser simplifier. D’autres conflits, la fin de l’empire soviétique et la crise qui avait suivi, avaient rappelé que la politique ne pouvait se résumer à deux drapeaux.

Les écolos, parmi les premiers, s’étaient préoccupés des origines. Il leur fallait des ancêtres. Avec leur refus de toute autorité, les anars étaient tout désignés. Proudhon, Bakounine, Hagnauer, d’autres, revenaient à la mode. L’anarchie avait resurgit, ses contours suffisamment estompés se prêtaient à une refondation même si les ancêtres se retournaient sans doute dans leur tombe.

Yvonne et Roger oubliés si longtemps. Roger Hagnauer était-il anarchiste ? Peu importait ! Il suffisait que ceux que Ben recherchait, les pirates, les assassins, le montrent du doigt. En évoquant ces fantômes, c’est d’abord d’eux dont ils parlaient.

Ben aimait laisser courir sa pensée, sans chercher à la canaliser. Ensuite, il reprenait la matière brute, l’organisait, la triait. Il suffisait d’attendre que les idées surgissent du fatras. Plus que jamais dans cette enquête où le Web tenait une si belle place, il allait falloir gérer les distorsions entre les témoignages et la réalité, faire coller la fiction et les rêves aux faits. Mensonges, oublis, exagérations, délires, pouvaient renseigner, à condition de déblayer, de creuser, de construire.

Ben retrouva Tordjman dans le troquet qui lui tenait lieu de bureau. Il était 12 h 15 et le Vieux était très occupé à avaler le plat du jour, pintade aux choux. En rendant compte de ses investigations à son supérieur le plus brièvement possible, Ben s’en tint aux faits.

– Manipulation des Clebs.

… Les pages sur Ouvaton.

… Les Hirondelles sur le Web.

… Témoignage de la voisine.

… Découverte du corps de Flora Mars.

… Un suspect, le clochard, la dernière personne vue en compagnie de Flora.

… Pas de mobile apparent.

Tordjman écouta le rapport avec la plus grande attention. Lorsque Ben eut fini, il griffonna quelques notes sur un bloc ouvert devant lui :

– Il me faut le clodo dans la journée.

… La manipulation des Clebs est plus délicate. Nous restons en contact permanent sur cette affaire. Vous comprenez que c’est de la dynamite. J’imagine que vous allez rencontrer les dirigeants de Welm. Mettez-y les formes ! Le ministère suit tout ça de très près et on va avoir toute la presse sur le dos, alors pas de vagues ! OK ?

… N’hésitez pas à me prévenir si vous avez besoin de renfort. Pour Ouvaton, votre hébergeur de sites Web anarcho-machin, s’il faut taper du poing sur la table, je m’en occupe. Ces petits cons ne vont pas nous faire chier longtemps.

Tordjman prenait l’affaire au sérieux. Ben comprit que sa marge de manœuvre était réduite.

***

En passant à son bureau, Ben trouva un message du juge Laurence Kafé qui voulait le voir. Elle avait sans doute été chargée du dossier sur la mort de Flora par le procureur. Ben se renseigna : « une petite juge, arrivée au début de l’année. » Comment faut-il interpréter le choix d’une débutante pour une telle affaire ? Pas de rumeurs sur elle sur Couloirs-FM. On pouvait accepter cette absence comme un signe positif. Si c’était une chieuse, cela se saurait déjà. Il était en train de se dire que cela pouvait quand même attendre quand le téléphone sonna :

– Ne quittez pas je vous passe le juge Kafé.

Et voilà, Ben dut passer une bonne demi-heure à la mettre au courant du peu qu’il savait. Laurence Kafé avait une jolie voix musicale et amicale. Ben se dit qu’il ne serait peut-être pas totalement exclu de sympathiser.

Il passa ensuite un bref coup de fil à Yann. Le commissariat de Sèvres donnait un sérieux coup de main pour retrouver Gad. Un inspecteur essayait tous les refuges possibles pour SDF. Les patrouilles recherchaient le clodo. Les services de police de tout le 92 étaient alertés.

Ils décidèrent de se retrouver pour déjeuner près de Sèvres.

Si Gad était resté dans le voisinage, on devrait vite le repérer. Ben espérait seulement que le clodo n’avait pas pris un train pour Paris ou Versailles. Putain de région parisienne, trop grande, trop peuplée.

Ben repensait à la Maison d’enfants. Cette vieille histoire semblait tenir une place centrale dans son enquête. Une vieille histoire que l’on n’aurait pas dû oublier. Étaient-ils en train de payer le prix de l’oubli ?

Chapitre 8

Un peu après 13 heures, Ben, pressé de savoir ce que donne la recherche du clochard, retrouve Andréa dans une pizzeria, place Stalingrad à Meudon. Le chef du service cyber veut son QG à proximité immédiate du théâtre des opérations mais pas sur le site même. Il n’a aucune envie de manger coincé entre deux journalistes aux aguets.

Andréa ne laisse pas dérouler les phrases rituelles sur la canicule. Il a des nouvelles de Yann :

– Tu ne vas pas croire la rumeur que Yann a dégotée.

Andréa soigne ses effets :

– Notre clodo serait un ancien millionnaire, l’ancien PDG d’une dot-com.

Ben se dit que cela pourrait établir un lien entre Flora et les Clebs. La boîte du clodo aurait des liens avec Welm. Tordu !

– Yann tient ça d’un ami de Gad, poursuit Andréa, un clochard qui zone en bord de Seine, à Boulogne. Il est parti vérifier.

Ben sourit :

– Gad millionnaire ? Les contes et légendes de la cloche ? Vous croyez vraiment à ces conneries.

L’hypothèse est peu vraisemblable et pourtant Ben n’arrive pas tout à fait à l’écarter. Il aime ce pont fragile entre la manipulation des Clebs et la mort de Flora, qui expliquerait peut-être pourquoi une jeune et jolie bourgeoise invite un clochard chez elle à dix heures du soir. Un prince du Web devenu sans domicile fixe. Un ratage financier qui conduit à sa ruine et au-delà, au meurtre de Flora. La descente aux enfers. Les sociétés qui plongent, les options qui ne valent plus rien, les actions qui s’effritent, les dépenses qui courent, les comptes qui se vident, les créanciers, les impôts. Les amis qui ne vous connaissent plus, les coups de téléphones de menace ; et plus rien. On pense se refaire et on ne vous propose rien. On accepterait tout et on ne vous offre rien… On se retrouve clochard.

Andréa lui a laissé le temps de rêver avant de poursuivre :

– Yann a aussi appris que le suspect était aidé par une association d’insertion, Espaces, installée au Bas-Meudon. Il est allé voir ce qu’il pouvait glaner là-bas qui confirmerait l’identité de Gad. De mon côté, j’ai découvert une vague rumeur du Web, un certain Gad Gaello, un directeur de Welm, aurait été écarté violemment de la société et il aurait disparu à la suite de ça. J’ai envoyé à Yann par mèl une photo de Gad Gaello que j’ai trouvée sur le Web et un dossier sur lui qu’a publié 01 Informatique.

Andréa continue à surfer sur le Web à la recherche d’informations sur Gaello. Ils ont le temps de bien entamer leur Leffe avant qu’un Yann exultant ne les rejoigne :

– À Espaces J’ai pu obtenir le dossier de Gad. La photo du dossier colle avec la photo que m’a envoyée Andréa. Il avait donné un faux nom, Gad Laugal, mais son vrai numéro de sécurité sociale. Laugal c’est Gaello!

Yann savoure son succès « Gad Gaello. Putain ! Je ne veux pas être là quand la presse va apprendre ça. »

Ben demande à Andréa ce qu’il a sur Gaello :

– Un scénario de montagnes russes, version Nasdaq mixé Hollywood. Au départ, quelques types dans un garage, qui développent un logiciel de rêve. Le truc classique, sauf que le garage est à Créteil. Ils trouvent du capital-risque, embauchent quelques bons ingénieurs, transforment leur code en produit. Ensuite, le génie, la chance, le rachat par une boîte américaine qui pointe dans les gros succès du Nasdaq.

… Gad Gaello est un des types du garage et un des fondateurs de Welm. Il devient directeur technique à la création de la société. Il quitte Welm quatre ans plus tard, à la surprise générale.

… Selon un article de JDNet, il aurait mal négocié sa sortie mais il a quand même tiré à l’époque un gros paquet de pépètes. Il s’est alors transformé en business angel, finançant n’importe quoi, des modèles économiques per