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Autopsie d’une toile

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1997

La toile, le oueb, le www, le veuveuveu, comme vous voulez, est en train de naître. J’avais découvert le truc au boulot et voilà qu’il débarquait au bled. On vous parle surtout de commerce électronique car c’est là que vont les gros sous qui font vibrer la bourse, flamber le Nasdaq, le feront peut-être sombrer demain. Mais la toile modifie aussi plus fondamentalement notre monde en apportant à chacun, une quantité d’information qu’aucun être humain jusqu’à présent n’a eu à sa disposition dans toute l’histoire de l’humanité, en tissant des liens entre les personnes, en autorisant la naissance de nouvelle communauté.

Que se passe-t-il sur la toile d’une petite ville comme Sèvres ? Pour le savoir, j’ai commencé par collectionner des listes de pages favorites sur Sèvres. C’était l’an dernier. Avec le temps, mes favorites ont mué en un site, Sèvres-Pratique, une ébauche de guide citoyen. Les questions que je me posais sur un telle site m’ont conduit à essayer cette autopsie de la toile de Sèvres, comme une radioscopie d’un tout petit coin du Web.

Préambule matériel Vous cliquez et vous attendez une petite plombe pour recevoir la page. Ne vous précipitez pas pour changer votre vieil ordinateur ! Ne vous désespérez pas ! Poireautez jusqu’à l’arrivée de liaisons plus rapides - à Sèvres, ADSL d’ici la fin de l’année et le câble bientôt. Attendez que les tuyaux et les serveurs grossissent aussi vite que le nombre de clients. Ça risque de prendre un peu de temps… Il faut faire avec les défauts de jeunesse. La toile apprend à marcher.

1998

Les sites Sèvriens sont vraiment rares. Ils émergent à l’initiative de quelques fondus. L’Ecole Croix-Bosset sort ses premières pages, presque sans moyens, portées à bout de bras par Guy Daroles et Dominique Gouget. Du coté des politiques, les Verts ouvrent la route avec Luc Blanchard et son très beau site-journal. La droite répond avec le site de Bernard Denis Laroque. Je ne sais pas si ceux-là étaient vraiment les premiers mais ce sont ceux que j’ai d’abord rencontrés. Cette histoire décrit ma propre vision de la toile et ne se veut en aucune sorte une histoire officielle. Qui sait quand un site est né ? Quand il est créé ? Quand il est découvert par les robots ou quand il est déniché par un internaute ? Qui sait quand il meurt ?

Les premiers sites étaient souvent bricolés, sympathiques pour ça. Quel plaisir de découvrir après une longue recherche le site des spéléologues de Marivel, d’apprendre que des gens s’amusent à faire de l’escalade dans une rivière souterraine sous Sèvres. Quelle surprise de dénicher au coin d’une page de l’aumônerie, un clin d’œil, le mèl de l’ange Gabriel, ou au fil du site très complet de la résidence des Bruyères, les comptes de la copropriété.

L’ere moderne Plus tard, arrivent les sites officiels comme celui du Musée National de la Céramique ou du Bureau International des Poids et Mesures. Celui de la mairie se fait un peu attendre. Une ébauche surgit qui s’étoffe à pas de sénateur. Des sites d’artistes aussi comme la page d’Achiam sur Art Actif.

Maintenant chaque fois que je cherche , je découvre de nouveaux sites ; de tout et c’est ça qui est génial : de plus en plus d’artistes, beaucoup de sports aussi comme l’équitation à Brimborion ou le Futsal. Si vous le souhaitez, vous pouvez apprendre la technique de la fresque photosensible de Husson-Dumoutier de la médiathèque ou l’histoire de la maison de Gambetta. Vous pouvez découvrir que Corot ou Edmond Rostand se baladaient près de l’étang de Ville d’Avray où vous faites peut-être votre jogging.

La toile est d’abord une source inestimable (bientôt) d’informations pratiques. Vers la fin du siècle, vous pouvez déjà trouver sur le site très bien fait du SEL, ses programmes de ciné, théâtre, expositions. Le site de la mairie est devenu une vraie source de renseignements. Là pourtant on reste sur sa faim. Un site oueb doit être ouvert, fourmiller de pointeurs, s’ouvrir vers le monde. Le site officiel tient plutôt du dépliant de marketing, certainement moins drôle que le site apocryphe du maire.

Le coté pratique, c’est d’obtenir facilement les horaires de la piscine ou le numéro de téléphone d’une association ou encore la liste des médecins ou pharmacies de garde, la liste de crèches. Tout ça est déjà disponible. Mais on attend avec impatience le site d’institutions sévriennes comme la médiathèque. On espère y trouver avec l’accès au fond, la possibilité de réserver (c’est arrivé depuis). Pour toutes les activités locales, la toile offre un moyen gigantesque de faire circuler l’information. Des exemples : annoncer le prochain tournoi d’échec, donner la liste des fournitures scolaires de la 6 ème pour la prochaine rentrée, proposer d’échanger quelques heures de jardinage contre des cours particuliers d’anglais, donner des nouvelles de la colonie de vacances, etc. Et tout ce que les Sèvriens voudront bien inventer…

Je pense ici aux Sèvriens expatriés très loin, à Palo Alto, ou à Savigny. Avec la toile de Sèvres, ils restent plus présents. Je pense aussi et surtout aux nouveaux arrivants qui ont tout à découvrir de Sèvres. Bien sûr, vous pouvez aller faire de la varappe en forêt de Fontainebleau ou vous cultiver au Louvre ou au musée d’Orsay. Mais Sèvres et les environs fourmillent de lieu de ballades. Les villes voisines proposent des musées respectables, surtout Boulogne, où vous pouvez vous rendre à pied ou en vélo. Pour les restos, la concurrence de Paris est un peu dissuasive mais là encore on peut préférer de temps en temps éviter la voiture et/ou les embouteillages en restant dîner dans le coin. La dernière addition de Sèvres Pratique est une rubrique resto avec les avis des lecteurs, des Sévriens, un premier blog.

La vie de quartier, la vie de la ville ne doivent pas se résumer à des réunions où ne s’expriment que le maire et ses proches. La politique locale est accaparée par quelques uns. On doit les remercier de consacrer leur temps et leur énergie. Mais on doit aussi les remercier et récupérer cette politique qui doit être la propriété de tous. Avec la toile, cela devient possible. Des décisions importantes — le traitement de déchets, des réformes du COS, les impôts locaux, l’aménagement du val de Seine — doivent être prises et plus de citoyens suivront et participeront au débat, plus nous pouvons espérer améliorer notre vie quotidienne.

On peut jouer à yaka. Yaka publier les comptes rendus des conseils municipaux sur la toile ? C’est déjà fait sur le site des Verts. Soyons plus ambitieux. Yaka annoncer les conseils municipaux et donner leurs agendas sur la toile (plus de gens iraient). Yaka réaliser de véritables forums pour informer de la vie de Sèvres et discuter des choix. Révons. Yaka diffuser en direct sur le Web les réunions de quartier, le conseil municipal, les autres réunions où se décident la vie locale. Tout ça en direct sur la toile ? Techniquement c’est possible aujourd’hui. Mais il faut que les citoyens le demandent, l’exigent.

De nouveaux services vont arriver sur la toile plus ou moins vite. Ils ne doivent pas, à l’exemple du Sèvrien, être accaparés par un ou des partis politiques, par la mairie. Je suis peut-être un peu naïf, mais je crois qu’une toile Sévrienne ouverte, au service de tous, pourrait améliorer véritablement, révolutionner la politique locale. Elle doit être à l’initiative, gérée par et au service des Sèvriens.

C’est par jeu que j’ai commencé à chercher des sites de la ville. Cette activité était si frustrante que cela m’a donné envie de réaliser Sèvres Pratique, un portail vers les sites de Sèvres.

Comment réaliser un tel portail ? Il faut utiliser des moteurs de recherche. Yahoo!, Alta Vista, Voilà, Excite, Infoseek, Northernlight, Netscape, HotBot, Nomade, Google, etc., j’en ai essayé des tonnes de ces moteurs. Comme tout le monde j’ai mon moteur préféré, Google, parce que c’est des copains qui l’ont développé, et tant pis s’ils sont nuls pour les pages françaises. Au début (fin 98), il me fallait une ou deux heures pour trouver un site nouveau surtout parce qu’il n’y avait que peu de sites de Sèvriens. J’ai alors découvert que le problème principal de Sèvres était de partager son nom avec les Deux-Sèvres, la porcelaine et la rue de Sèvres. Un conseil bête : vous êtes intéressé par l’équitation à Sèvres, posez la question Equitation Sèvres 92310; le code postal est très discriminant et vous fera gagner du temps. Quand même une bonne nouvelle : les internautes de Sèvres ont découvert la publication et s’enregistrent sur les moteurs de recherches — cherchez sur Yahoo! … ville/Sèvres et vous obtenez aujourd’hui… une dizaine de sites !

Et puis il n’y a pas que la techno. On peut aussi découvrir de nouvelles pages en allant dîner chez un copain-voisin qui vous apprend qu’il publie un site sur la planche à voile depuis des années.

Au dernier compte (rapide), Sèvres Pratique offre plus d’une centaine d’URL (de pointeurs) vers la toile de Sèvres. Les problèmes n’ont pas disparu. Les moteurs de recherche retournent des pages bizarres, des pages que l’on a déjà, des curriculum vitae de Sèvriens, des pages commerciales, plein de merde artificielle, si vous me permettez l’expression. Et de loin en loin, vous découvrez la perle rare, une page non désirée, déposée pour vous par un allumé que vous ne rencontrerez sans doute jamais. Plus que les sites officiels, c’est cette toile qui m’intéresse.

2000

Le web grossit finalement moins vite que je ne l’aurais cru. Et à chaque fois que je m’y colle, je decouvre de nouveaux sites privés. Les sites officiels ont de plus en plus d’infos.

La plaie quand on gère un site comme Sèvres-Pratique, c’est la gestion des liens sont morts.(Cela m’a conduit a retirer presque tous les liens de cette page d’autopsie - presque tous n’existaient plus.) C’est la vie de la toile. Pour les fanas d’archeologie, vous pouvez les rechercher sur The Wayback Machine (archives de l’internet)

2006

Ambiance Croix-Bosset 2006 

Les connections rapides se généralisent et les découragés de l’Internet qui rame se prennent à aimer. Un frémissement avec l’arrivée des bloggeurs et autres Wiki: tout le monde peut faire son site. Et les blogs politiques de fleurir, comme celui de Dame Catherine (Candelier).

Sèvres-Pratique s’est renouvelé. Au départ, c’est juste la remarque d’un copain: “un peu EDF année 60 le site de Sèvres-Pratique”. C’est vrai qu’il était toujours développé en HTML directement dans le texte, comme au bon vieux temps et qu’il avait gardé la frugalité de la jeunesse du Web. Alors, relookage et modernisation, le site est passé sous WordPress (un truc déjà bien mûr). Toujours plus fort, on peut écrire “ensemble” un site. La rédaction s’étoffe.  

La toile de Sèvres continue à grossir tout doucement. Il faut du temps pour écrire les pages et ça prend du temps. J’ai l’impression que de plus en plus s’y mettent, redécouvrent le plaisir d’écrire.

Confirmation: la toile est humaine malgré sa démesure.

C’est décidemment passionnant de regarder la toile murir.

Serge

Contact : webmaitre @ sevres-pratique.com